RACING FAMILY

NOTRE HISTOIRE

1882-2017, 135 ans de légende

Etre Racingman, plus qu'un état d'esprit, est un état d'âme. De 1882 à nos jours, il s'est perpétué. Transmis par ceux qui, en 1882, crient " R-A-C-I-N-G !" en détachant chaque lettre, jusqu'à leurs descendants qui jouent avec des noeuds papillons en buvant du champagne à la fin des années 80 ou arborent le blazer bleu marine sur la pelouse du Camp Nou de Barcelone avant d'en découdre avec les Toulonais un soir de juin 2016. Ce club est une référence mondiale et c'est son histoire unique que nous vous racontons ici.

Notre Histoire
CHAPITRE 2 - A jamais les premiers
  • CHAPITRE 1 - Yves du Manoir, le Ciel pour seule limite.
  • CHAPITRE 2 - A jamais les premiers
  • CHAPITRE 3 - Un vrai melting-pot social
Racing Club de France vs Stade Français Paris

Les jeunes gens bien nés de Condorcet sont rejoints par ceux de l'École Monge, futur lycée Carnot, puis par ceux du collège Rollin dès l'année suivante. Ils ont fait école. La troupe grossit, les courses sont échevelées, c'est un hymne à la joie d'être vivant. Ils se nomment Twight, d'Arnaud et de Hainaut et, le jeudi 20 avril 1882, ces trois-là fondent le Racing Club. C'est audacieux mais ce Racing n'est pas le premier club parisien. Le Paris Football Club l'a précédé de trois ans, il disparaîtra en 1886. Quand un arrêté préfectoral donne officiellement naissance au Racing Club de France, le 21 novembre 1885, plus d'une centaine de membres y pratiquent déjà le rugby, le tennis, la course à pied, le cross country !
Ces adolescents, ces jeunes hommes, inventent une manière sportive d'être au monde. En France, c'est au Havre probablement que tout commence grâce de jeunes Anglais, lesquels, nous précise Henri Garcia, ancien directeur de la rédaction de L'Équipe, s'adonnent au football-rugby "sur un terrain vague entre la rue Augustin-Normand et la rue François 1er ". Naîtra le Havre Athletic Club, premier club français, plus célèbre pour sa pratique du football que pour celle du rugby. Il faut dire que si l'on parvient à être précis -une prouesse- sur l'emplacement du terrain vague des débuts, on ne peut guère l'être sur les règles hésitantes de l'époque, oscillant entre football et rugby, obéissant en cela au principe fondamentalement libertaire qui fonda le geste transgressif de William Webb Ellis, prenant le ballon à la main et courant le déposer dans le camp adverse à la joyeuse stupéfaction de ses camarades et de ses professeurs de l'université de Rugby.
Au bois de Boulogne, à Paris, sur le terrain du tir aux pigeons, d'autres jeunes Anglais, négociants en tissus, font leurs universités. Dès 1877, ils fondent les "English Taylors", attirant les jeunes Parisiens par leur acharnement et la splendeur de leurs couleurs, maillot bleu et croix de Malte rouge. Le rugby essaime. Si le Racing est né en 1882, le Stade Français surgit en 1883, ainsi qu'officiellement l'Association Athlétique Alsacienne, l'Association Athlétique du lycée Buffon...Pendant quelques années, le rugby sera d'abord un sport d'écoliers.

Les commencements sont propices aux hommes d'exception. Nous en avons retenu trois, dans le désordre de l'époque. Trois hommes dont le nom demeure.

Le premier se nomme JEAN CHARCOT, passera à la postérité pour ses recherches océanographiques dans les régions polaires et pour sa disparition, en 1936, à bord du "Pourquoi pas?" En 1880, Jean Charcot a 13 ans, est élève de l'école alsacienne, lorsqu'il crée une "société scolaire". Il l'intitule les "Sans-Nom", fait imprimer 130 cartes de membres.

Avec l'Olympique, dont il fut l'un des fondateurs, Jean Charcot jouera deux finales de championnat de France au rude poste de pilier droit. La première est lourdement perdue, le 17 mars 1895 à Courbevoie, face au Stade Français (0-15); la seconde, en 1896, tient lieu de revanche face au même adversaire (12-0), en finale d'une poule réunissant l'Olympique, le Stade Français, le Racing, le Cosmopolitan Club, l'Union Sportive de L'Est.
Il existe cette belle interview de Charcot, datée de 1930 et exhumée par Henri Garcia: "Je suis toujours resté troisième ligne droit, et ce poste que j'aimais, je ne l'ai pas quitté quand je suis passé plus tard au Racing. Avec une fraction dissidente (du Racing), nous avions un jour formé l'Olympique qui battit les meilleures équipes françaises et aussi l'université d'Oxford. Nous portions un maillot blanc avec un O noir encadré d'ailes de Walkyries rouges. En 1896 je jouais encore. J'étais alors étudiant en médecine, peut-être même chef de clinique (...) Mais mon souvenir le plus cher est celui du temps où les camarades me hélaient "Hello Sailor !" à cause de mon béret de marin."

Avec une fraction dissidente (du Racing), nous avions un jour formé l'Olympique qui battit les meilleures équipes françaises et aussi l'université d'Oxford.

FRANTZ REICHEL est notre deuxième homme. On peut le voir jouant au rugby, immortel, dans le parloir du lycée Lakanal, à Sceaux, près de Paris. La fresque, datée de 1899, est une peinture à l'huile sur toile; à gauche, les joueurs, parmi lesquels Reichel et probablement l'écrivain Jean Giraudoux; à droite, les spectateurs en un parterre choisi. Frantz Reichel est l'un des héros du Racing Club de France, toutes époques confondues, l'un de ceux qui ont donné à ce jeu naissant ses lettres de noblesse. L'homme, le sportif, le dirigeant, le journaliste sont omniprésents. Le championnat de France des juniors de plus de 19 ans porte toujours son nom. Frantz a 18 ans quand il découvre le sport en 1888, il est élève à Lakanal, fonde une association athlétique scolaire, revêt le maillot du Racing. Dès 19 ans, ayant fini son droit, il devient journaliste. Il présidera le syndicat de la presse sportive ainsi que son association internationale et mourra d'une crise cardiaque, au travail, au Figaro, le 24 mars 1932.

Frantz Reichel est un sportif accompli, pratiquant maintes disciplines, l'escrime, la boxe, l'automobile... Il survolera le Mont Blanc en ballon et brillera en athlétisme: sélectionné dès 1894 pour le 110 mètres haies des Jeux Olympiques d'Athènes de 1896, il détiendra également le record de l'heure (16,611 km). C'est en rugby qu'il donnera sa pleine mesure, par sa vitesse et son intelligence. En 1891 par exemple, il prend l'initiative de former deux équipes du RCF. L'une est commandée par Gonzales de Candamo, l'autre par lui-même. Le 11 avril, probablement pour répondre à une pluie décourageante, il invente l'entraînement avec opposition. Les deux équipes s'affrontent d'abord en football association puis, après quelques minutes de repos, en rugby. Pour la petite histoire, l'équipe de Reichel l'emporte les deux fois (3-0 et 5-0). Champion de France avec le Racing en 1892 et 1900, souvent capitaine, l'ailier gauche Frantz Reichel met à son actif quelques exploits mémorables. Deux exemples seulement car il n'a pas fini de faire parler de lui dans ce premier chapitre. En 1894, cinq équipes se disputent le titre. En match de poule, le Racing éparpille l'AS Asnières 94-0, 8 essais de Frantz Reichel.

Reichel, un caractère

Le 15 décembre 1895, à Levallois, le Racing Club de France bat Oxford 3-0, un essai de Frantz Reichel. C'est la première victoire internationale du rugby français. Par ses réussites sur le terrain, par son autorité et son inventivité, par son action incessante auprès de Pierre de Coubertin dès 1887, qui le mènera à la commission des Jeux d'Athènes, Frantz Reichel peut légitimement être considéré comme l'un des fondateurs du sport en France.

Et le journaliste sera toujours intransigeant. Depuis Athènes, qui tente d’organiser les Jeux de 1896, il écrit : « La commission des Jeux Olympiques perd de plus en plus la tête et pourtant elle a à son service la compétence de M. de Coubertin. Mais celui-ci, en dépit de tous ses efforts, ne peut parvenir à parer à l’affolement de ses collaborateurs (…). Il paraît aujourd’hui que le programme serait définitif. La chose me semble bien prodigieuse. Si tout était arrêté, décidé, les organisateurs seraient désespérés de ne plus avoir quelque futile prétexte pour jouer aux débordés, aux affolés. Ça leur permet d’ailleurs de ne fournir à la presse aucun renseignement. Ils n’ont jamais le temps ». Reichel, un caractère !

Même PIERRE DE COUBERTIN a été jeune. Il a 24 ans et il marche dans Paris. Il a quitté l'hôtel particulier du septième arrondissement où il est né au 20, rue Oudinot, et il descend maintenant la rue Éblé, laquelle abritera le siège du Racing Club de France. Il marche, laissant sur sa droite l'actuel lycée Victor-Duruy et les Invalides. Dans quatre ans, c'est lui et personne d'autre qui arbitrera la finale du premier championnat de France de rugby, Racing-Stade Français. Quelques mois plus tard, le 25 novembre 1892, à 8 heures 30 du soir, il prononcera à La Sorbonne un discours extraordinaire, prônant le rétablissement des Jeux Olympiques. Son intervention sera nettement moins applaudie que la prestation des musiciens de l'Harmonie de la Belle Jardinière...

Coubertin se dirige maintenant vers la Seine, il contourne l'École militaire. Le voilà au Champ-de-Mars, devant le chantier immense de la Tour Eiffel, dont la jonction des quatre arêtes et du premier étage vient d'être réalisée. Cette tour, dont l'érection semble outrager les bonnes mœurs, vaut à Gustave Eiffel, architecte de la modernité, une cabale des gens de lettres et des arts. Guy de Maupassant s'insurge: "J'ai quitté Paris et même la France, parce que la Tour Eiffel finissait par m'ennuyer trop."

Il faut imaginer Pierre Fredi, baron de Coubertin, issu d'une famille riche, très catholique et monarchiste, devant cette œuvre prodigieuse et démesurée, ce défi jusque là inimaginable, contemplant cette utopie en voie d'être achevée. Plus tard, désignant le sport dans son ensemble, il écrira dans l'un de ses nombreux ouvrages: "La tendance du sport vers l'excès, voilà son essence, sa raison d'être, le secret de sa valeur morale (...) Il veut plus de vitesse, plus de hauteur, plus de force...toujours plus. C'est son inconvénient, soit ! au point de vue de l'équilibre humain. Mais c'est aussi sa noblesse, et même sa poésie."

L'instruction se refait; le caractère ne se refait pas

 

Il faut l'imaginer dévorant "La vie de collège de Tom Brown", de Thomas Hughes, dont l'action se situe à Rugby, quand y enseignait Thomas Arnold, lequel eut l'intelligence de laisser les élèves s'épanouir en établissant eux-mêmes les règles des jeux. Il faut l'imaginer feuilletant sans cesse  "Scènes de la vie en Angleterre", de Taine, au point que l'ouvrage doit s'ouvrir de lui-même sur la description de la fête qui suit la course d'aviron Oxford-Cambridge: "Le soir, il y a des discours, des applaudissements, des toasts, des refrains chantés en chœur, un joyeux et glorieux tumulte." Cette atmosphère ne vous évoque rien ?
Pierre de Coubertin est tellement "rugby" qu'il écrit le 20 février 1892, quelques semaines avant le premier sacre du Racing Club de France: "Le parfait footballeur doit, à tout instant de la partie, être prêt à ramasser ou à recevoir le ballon, à le passer, à courir, à charger, à prendre une décision rapide, à se taire et à obéir. Comptez je vous prie, sans parler des qualités physiques, combien de qualités morales sont ainsi mises à contribution: l'initiative, la persévérance, la possession de soi-même, le jugement, le courage (...) Il faut réfléchir à ces choses pour comprendre les paroles que m'adressait un professeur du collège de Harris: "J'aimerais mieux faire manquer deux classes à mes élèves qu'une seule de ces parties. (...) L'instruction se refait; le caractère ne se refait pas."

Pierre de Coubertin est un bâtisseur de rêves, un organisateur d'impossible. Il a fréquenté l'université de Cambridge et c'est avec émotion qu'il salue le choix du Racing Club de France de porter le maillot ciel et blanc, couleurs de Cambridge justement. Et c'est en homme de froide raison qu'il accueille la décision du conseil municipal, datée du 28 février 1886, de concéder au Racing la pelouse de la Croix-Catelan. C'est le quatrième terrain des "ciel et blanc", signe d'une puissance prometteuse. Le 31 mars 1889, la Tour Eiffel est achevée. Le 15 mai, Coubertin est l'un des premiers à en faire l'ascension, à pied, jusqu'au deuxième étage. L'ascenseur est mis en service le 26 mai. Durant les 173 jours de l'Exposition universelle, 1 953 122 visiteurs graviront ce "squelette disgracieux", selon le mot réactionnaire de Maupassant.

Le vendredi 27 novembre 1887, l’Union des Sociétés françaises des sports athlétiques (USFSA) est créée à Ville-d'Avray. C'est une étape décisive. Pierre de Coubertin est inévitablement nommé secrétaire général de cette première organisation d'envergure du sport français. Le 25 mars 1890, l'école Monge remporte le premier championnat interscolaire en dominant l'École alsacienne 6 à 1, le lycée Lakanal étant le troisième participant du tournoi. Le 5 avril, paraît le premier numéro des "Sports Athlétiques", hebdomadaire de l'USFSA, laquelle regroupe déjà cinq sociétés dites affiliées: le Racing Club de France, le Stade Français, l'Association Athlétique Alsacienne, l'Association Athlétique du lycée Buffon, l'Association Athlétique de l'école Monge, ainsi que neuf sociétés dites reconnues: le Sport Athlétique du lycée Lakanal de Sceaux, l'Association Sportive La Lenette, émanation du lycée Janson de Sailly, l'Association Sportive de Louis-le-Grand, l'Union Athlétique du lycée Michelet, de Vannes, les Francs Coureurs, la société de Sport de l'île de Puteaux, l'International Athlétique Club et une société de province, le Stade Bordelais qui, avant la première guerre mondiale, règnera sur le rugby français. Huit associations se disputent le premier championnat de France inters scolaires. Il faut quatre semaines pour les départager sur le terrain de Saint-Cloud, au bois de Boulogne. Un chêne trônant au milieu de la pelouse, il n'est pas exclu que les prémisses du cadrage-débordement aient vu le jour pour l'occasion. Le 26 février 1891, toujours à Saint-Cloud, par grand beau temps, le lycée Michelet finit par avoir raison de l'École alsacienne (5-3). Pendant ce temps, les clubs civils se multiplient, à Dieppe, Béthune, Perpignan, Troyes... Apparaissent des équipes au nom magnifique, telle la Société des Francs Joueurs du lycée Corneille de Rouen. C'est le printemps du rugby.


À la fin de l'année 1891, le Racing Club de France compte 90 membres actifs déboursant 5 francs par mois, et 50 membres honoraires à 40 francs par an, le droit d'entrée s'élevant pour tous à 20 francs. 1892 est l'année immense du Racing. Dans sa fameuse "Fabuleuse Histoire du Rugby", Henri Garcia rapporte ce texte des "Sports Athlétiques": "La construction définitive du chalet du Racing Club au bois de Boulogne est chose absolument décidée: le traité avec l'entrepreneur est signé (...) La construction une fois terminée comprendra deux vestiaires avec lavabos et deux cabines pour changer de vêtements sans être obligés de le faire dans la salle commune. Une pièce est réservée à l'hydrothérapie; des appareils seront installés qui permettront aux membres de prendre des douches. Un vestiaire-salon réservé aux dames avec deux cabinets de toilette et W.C sera installé dans une des ailes du pavillon; le centre sera occupé par un vaste hall de huit mètres sur cinq de profondeur. Le gardien sera logé dans le chalet (...) Un escalier intérieur mettra en communication le rez-de-chaussée avec le sous-sol, éclairé par des baies situées sur les côtés. Celui-ci servira de magasin pour le matériel du club, et un vestiaire réservé aux membres des associations scolaires invités y sera organisé. (...) L'entrée du chalet sera rigoureusement interdite aux personnes étrangères au club." Modernité, luxe et privilège: c'est la réalité du Racing Club de France d'alors.
En cette année 1892, pas moins de treize équipes scolaires se disputent le championnat. La finale se déroule le 3 mars et l' Association Athlétique Alsacienne l'emporte sur la Société d'Exercices Physiques du lycée Condorcet. Pourtant l'événement se produit deux jours plus tard quand "Les Sports Athlétiques" du 5 mars publient l'audacieuse idée d'un défi mettant aux prises l'ensemble des clubs de football-rugby. C'est l'acte de naissance du championnat de France de rugby.

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Racing Club de France vs Stade Français Paris
© France Presse

Mieux qu'une préface, plus qu'un préambule pourtant nécessaire, ces nombreuses lignes que vous venez de lire sont une introduction, entre recherche archéologique et quête de chevaliers. En réalité, tout commence maintenant et cela commence mal. Là où l'USFSA avait prévu de nombreuses candidatures, seuls le Racing Club de France et le Stade Français se portent volontaires et, faute de combattants, la date de cette première finale, initialement prévue au 3 avril, est avancée au 20 mars.


Ce jour là, c’est l'été à Bagatelle, dans le bois de Boulogne, à Paris. Le soleil embrase les cœurs et ce jeu somptueux des hommes. 2000 spectateurs encerclent la pelouse, on n'a jamais vu cela. Les Stadistes arrivent un par un, la jouent modeste là où les Racingmen, surgissant dans une voiture spéciale, choisissent la spectacularité sinon la grandiloquence. De nombreux photographes fixent ces moments à jamais sur leurs plaques, ce mot tellement "rugby". Assisté de messieurs Marcadet et Raymon, Pierre de Coubertin, qui aura chaud sous sa casquette, sera le juge-arbitre. Voici les noms de ces trente glorieux:

RACING CLUB DE FRANCE
Arrières: J.S Thorndike, G. Duchamps; trois-quarts: Wiet, Carlos de Candamo (capitaine), Gaspard de Candamo;
demis: F. Reichel, J. Feyerick;
avants: H. Moitessier, A. de Palissaux, d'Este, Sienkiewicz, P. Blanchet, R. Cavally,  C. Thorndike, L. Pujol.

STADE FRANÇAIS
Arrière: Venot; trois-quarts: Pauly, Munier, de Pourtalès;
demis: Amand, Dobree;
avants: Heywood (capitaine), Herbet, Puaux, Braddon, P. Dedet, Saint-Chaffray, Garcet, de Joannis, L. Dedet.


Le Racing aligne donc deux arrières, trois trois-quarts, deux demis et huit avants. Le Stade Français, lui, présente un seul arrière, trois trois-quarts, deux demis et neuf avants, composition d'équipe fréquente à l'époque. Curieusement, le match commence à 14 heures 55. Bien qu'unique arrière de son équipe, le Stadiste Venot est le héros de la première demi-heure. Les Racingmen Gaspard et Carlos de Candamo décalent - pour employer une terminologie moderne - l'ailier gauche Wiet qui se rue vers l'en-but quand un plaquage de Venot l'arrête net à 10 mètres de la ligne. Gaspard de Candamo s'échappe à son tour, se présente face à Venot, lequel, d'un plaquage impitoyable, remporte ce "un contre un", obligeant le Racingman à sortir deux minutes afin de se remettre du choc. Le public est extatique. Sienkiewicz a raté de peu un essai, chacune des deux équipes a échoué sur coup franc, quel spectacle ! Enfin, sur une mêlée disputée près de la ligne du Racing, Sienkiewicz dans son en-but rate son dégagement, Dedet, pilier droit du Stade Français, et Sienkiewicz plongent sur le ballon dans le même mouvement... Essai accordé au Stadiste par Pierre de Coubertin ! En bonne position, Dobree, originaire de Guernesey, transforme. 3-0 selon le décompte français, alors qu'outre-Manche, ce serait 5-0...On sent un flottement chez les Racingmen et, dans la dernière minute de cette première mi-temps, il faut un sauvetage quelque peu chanceux de l'arrière ciel et blanc Duchamps pour empêcher le second essai du Stade Français. Une vraie balle de match.
Discutant l'essai du Stade, les Racingmen râlent pendant la pause, Sienkiewicz ne décolère pas. Les ciel et blanc prennent néanmoins une décision capitale: remplacer le pilier droit Cavally, en grande difficulté, par l'arrière J.S Thorndike. La preuve que le rugby en est à ses balbutiements...
Dès la reprise, le Stadiste Amand, pris de folie, relance depuis ses 22 mètres, franchit la ligne médiane, dévore l'espace, plus qu'un adversaire mais Duchamps le pousse en touche à 20 mètres de la ligne. Puis c'est un autre Stadiste, l'ailier gauche de Pourtalès qui s'enfuit, profitant de l'hésitation des Ciel et Blanc attendant un coup de sifflet de l'arbitre. Sa grande course est belle mais elle échoue. Maintenant les avants du Racing se multiplient et ramènent le jeu à proximité de la ligne adverse. Lisons le compte-rendu de Pierre Cartier dans "Les Sports Athlétiques" du 26 mars: "Tout à coup, sur un coup de pied de Pujol, le ballon franchit la ligne ennemie. De Palissaux s'élance et touche le ballon un peu avant Venot; l'essai est placé juste à l'extrémité droite du terrain, il est en bien mauvaise position. Un moment d'anxiété suit, les partisans du Racing se demandent si l'arbitre l'accordera; comme dans le premier essai de la partie, un équipier du Stade est tombé sur l'équipier du Racing, a-t-il touché le ballon avant celui-ci ? L'arbitre accorde l'essai, une acclamation retentit, mais le but semble bien difficile à réussir.
Carlos de Candamo place le ballon pour son frère sur la pointe, le lacet tourné vers le but du Stade. Gaspard de Candamo prend tranquillement son élan et donne le coup de pied lorsque les Stadistes ne sont qu’à 5 mètres de lui. Un beau coup de pied, bien en direction, mais le ballon aura-t-il la force de franchir les 50 mètres qui le séparent du but ? Un cri, mille bravos, le R.A.C.I.N.G Club ! Des Racingmen indiquent assez que Gaspard de Candamo vient par un magnifique exploit de mettre les deux équipes à égalité, 3 points contre 3. "
Plus que 10 minutes, plus que cinq... Mêlée près de la ligne du Stade Français, qui gagne le ballon. Amand ne touche pas dans son en-but, Frantz Reichel bondit sur lui. Le tenu, qui vaut 1 point, est accordé. 4 à 3 pour le Racing. Dernière frayeur, ultime espérance: Dobree décide de tenter un coup franc du milieu du terrain, dans l'axe des poteaux. Son coup de pied est superbe mais passe à droite.

Le Racing Club de France est le premier champion de France de rugby !

Gaspard de Candamo est porté en triomphe.
À l'invitation du capitaine du Racing, les deux équipes et leurs dirigeants se retrouvent au Château de Madrid pour un punch. Rires, regrets, discours, le rhum est savoureux. Pierre de Coubertin prend à son tour la parole. Pierre Cartier, dans "Les Sports Athlétiques", à nouveau: "Le splendide challenge dont le Racing Club vient de s'assurer la propriété pour un an est offert par M. de Coubertin. Il consiste en un magnifique bouclier damasquiné; au centre, les armes de l'Union, deux anneaux enlacés et la devise "Ludus pro patria" (Le jeu pour la patrie). Monté sur un magnifique cadre de peluche rouge, poursuit Pierre Cartier, cet objet d'art fait le plus grand honneur à celui qui l'a conçu, nous croyons savoir que l'auteur n'est autre que le dévoué et sympathique secrétaire général de l'Union."
Cette dernière phrase de Cartier est formidable, car elle prouve que le fameux Bouclier a été voulu, conçu et remis par Pierre de Coubertin, même s'il a été ciselé à la demande du baron par Charles Brennus, lequel fondera le SCUF et présidera l'USFSA.

Bien sûr, c’est un autre temps. Ces extraits du règlement en sont la meilleure preuve:

« Toute faute commise contre un joueur ne peut être sifflée par l’arbitre que si le joueur crie « faute » et lève la main.
« Toute faute contre le camp adverse ne peut être sifflée que si le capitaine crie « faute » et lève la main.
« Quant à l’arbitre, il ne doit refuser de siffler une faute réclamée par un des capitaines que s’il est bien certain que le capitaine se trompe ou s’il s’aperçoit qu’un capitaine réclame une faute non commise pour empêcher la perte d’une partie. Mais ce dernier cas n’est guère à supposer car un capitaine qui commettrait un pareil acte ne serait pas digne de sa place. »
Dans cette innocence ou cette naïveté, dans cette foi dans l’homme, il y a de la grandeur. C’est une autre époque, celle aussi des banquets pantagruéliques. Bouchées, saumon, filet de bœuf, faisans et perdreaux rôtis, langouste à la russe, tous les fromages, tous les desserts, assortis aux meilleurs vins de France et aux meilleurs alcools sont proposés aux convives lors du banquet donné pour célébrer le cinquième anniversaire de l’USFSA, banquet présidé par Sadi Carnot. La présence du président de la République, lequel sera assassiné quelques mois plus tard, donne la mesure de l’engouement naissant pour le sport.

L’idée d’une équipe de France de rugby fait également son chemin.

Avec intelligence, on met sur pied une sélection nationale, appelée à jouer en Angleterre. Deux rencontres sont conclues, d’abord contre le Civil Service Athletic Club, le lundi 13 février 1893, puis contre Park House FC le lendemain. Avec habileté -et avec des dizaines d’années d’avance sur ce qu’autoriseront les caciques de l’International Board beaucoup plus tard- un match de préparation a été programmé contre le Club Athlétique de l’Académie Julian, avant le grand départ.
Représentant l’Union, vingt et un joueurs vont traverser la Manche: neuf du Racing, neuf du Stade Français, deux de l’Inter-Nos, un de l’Association Sportive du lycée Louis-le-Grand. Les neuf Racingmen se nomment: Georges et Gustave Duchamps, Frantz Reichel, A. de Palissaux, Sienkiewicz, Wiet, J.S Thorndike, Landolt, d’Este.


Le lundi 13 février, 10 000 personnes envahissent, au moins par curiosité, les tribunes du Richmond Football Club. Le Civil Service est l’une des meilleures équipes anglaises. Les Français se présentent dans la composition suivante: Géo Duchamps est arrière; en trois-quarts jouent Gustave Duchamps, Reichel, Ellemberger, Amand; d’Este et Saint-Chaffray sont les demis; les avants s’appellent L. Dedet, Garcet, Dorlet, J.S Thorndike, Sienkiewicz, Bellencourt, de Palissaux, F. Wiet. Le Racing Club de France domine cette sélection avec neuf joueurs dont Frantz Reichel au capitanat, et surtout le maillot choisi, bleu ciel et blanc, auquel a été ajoutée une étoile vermillon portant le sigle USFSA.


À la stupéfaction de tous, la mi-temps est atteinte sur le score historique de 0-0. On s’attend à un effondrement en seconde période, au moins à un fléchissement. Le pire ne se produit pas. Et si le Civil Service l’emporte logiquement, c’est par la marge étroite de 2-0 (cotation anglaise) grâce à un essai du trois-quarts centre J.K Hirst.


Finalement, la véritable épreuve c’est peut-être le banquet du soir donné par le secrétaire de la Rugby Union, G. Rowland Hill, juge de touche dans l’après-midi. 150 couverts et des souvenirs pour toute une vie !


Le lendemain vient trop tôt, trop vite. L’équipe de Park House a jugé bon de se renforcer de deux joueurs talentueux, le capitaine de Blackheath, Carpmael, et le trois-quarts de United Hospitals, L.A Williams. C’est beaucoup d’honneur. Les Français, eux, inexplicablement, ne changent que trois de leurs avants. 2000 spectateurs, bravant le vent violent, encerclent le Rectory Field, le terrain de Blackheath. Le résultat est sans équivoque, Park House l’emportant par 14-2 et quatre essais à un. Il faut dire que l’essai français tout en vitesse, né d’une percée de Amand et conclu par Reichel, marqué avec beaucoup de chic, atténue la déception. « The Sporting Life » est le journal le plus accommodant avec les Frenchies: « L’équipe a joué du commencement à la fin avec vigueur, et lorsqu’elle sera plus expérimentée, elle deviendra certainement redoutable», tout en ne ratant pas Frantz Reichel, auteur de « plusieurs belles courses, mais comme toute l’équipe, son jeu est trop individuel, et, malgré ses attaques réitérées, peu de terrain était gagné. »

Quelque chose est en marche, une grande et forte idée, une espérance. L’équipe de France de rugby naîtra officiellement treize ans plus tard, le 1er janvier 1906, au Parc des Princes, face aux All Blacks de Gallaher, dominateurs (8-38). Quatre joueurs du Racing seront de la partie: l’ailier Gaston Lane, le trois-quarts centre Levée, le deuxième ligne Muhr, le talonneur Dedeyn. Ils seront encore trois « ciel et blanc » le 1er janvier 1910, devant 12 000 spectateurs à Swansea, pour Galles-France (49-14), premier match du Tournoi des cinq nations de l’histoire. Leurs noms: Lane, ailier et capitaine, le centre Burgun, le pilier Guillemin.

En attendant ces jours, il faut apprendre, progresser, les avants doivent cesser de « papillonner », il faut admettre que le coup de pied en touche est une arme indispensable et s’y entraîner, il convient de plaquer aux jambes et non plus à la tête, de faire de la mêlée une union sacrée, en somme de métamorphoser quinze individus en une équipe.

Le 19 mai 1893,


Le 19 mai 1893, sur le terrain de l’Inter-Nos à Bécon-les-Bruyères, dans la banlieue de Paris, on est encore loin de tout cela. Le Racing Club de France, tenant du titre, et le Stade Français, indiscutablement les deux meilleurs clubs du moment, se retrouvent en finale du deuxième championnat de France de rugby, championnat auquel auront participé cette fois trois autres équipes: l’Inter-Nos, le Club Athlétique Julian et le Cercle Pédestre d’Asnières (dont a triomphé le RCF au premier tour, avec un expulsé dans ce match, une première). Par rapport à l’année précédente, le Racing présente sept joueurs nouveaux: Géo Duchamps à l’arrière, Créteaux au centre, C.G.R. de Candamo, Ravidat, Landolt en 3ème ligne, Mathoux en 2ème ligne, Faure-Dujarric en pilier droit.

Un match fondateur que cette drôle de partie, pas une partie de plaisir en tous cas. Par un but de Garcet de Vauresmont, le Stade Français prend rapidement l’avantage (2-0)  face à des Racingmen trop confiants. Monsieur Ryan, de l’Académie Julian, est l’arbitre de la rencontre. Une de ses décisions, quelque peu invraisemblable, va trop vite précipiter le Racing dans un coupable découragement. À la suite d’un hors-jeu réclamé par le capitaine Carlos de Candamo, une mêlée est accordée aux «Ciel et Blanc ». Les avants du Racing n’ont pas le temps de se regrouper que M. Ryan a déjà remis le ballon en jeu devant ceux du Stade Français qui marquent sans opposition. Les protestations du Racing et de nombreux spectateurs n’y changent rien. En plus, Garcet transforme. 5-0, l’écart est fait, entre incompréhension et sentiment d’injustice. Le demi Albert de Joannis profite du malaise ambiant pour marquer un nouvel essai, 6-0. Au prix d’une remobilisation mentale considérable, les tenants du titre reprennent vie. Wiet marque un essai, Gaspard de Candamo réussit la transformation. 6-3 à la mi-temps, rien n’est perdu.

La pause n’en est pas une. Des discussions s’engagent, des spectateurs entrent sur le terrain, M.Ryan n’en finit pas de se justifier, les Racingmen ont un drôle de goût dans la bouche, le service d’ordre finit par dégager la pelouse. La seconde mi-temps est très équilibrée, jusqu’à l’essai du centre stadiste Dorlet, qui enfonce le clou (7-3). Le Stade Français est à son tour champion de France, titre qu’il conservera en 1894 et 1895 et reprendra en 1897 et 1898. Le Racing Club de France devra attendre 1900 et 1902 pour brandir à nouveau le Bouclier, les deux fois face au Stade Bordelais (37-3 et 6-0), l’immense équipe du début du vingtième siècle.


Mais ces deux finales de 1892 et de 1893, la première arrachée, la seconde dérobée, aura fait grandir le Racing Club de France, apprenant aux joueurs la puissance du règlement et son injustice, fondement de la vie en société.

1882
Création du RCF

Le jeudi 20 avril 1882, Twight, d'Arnaud et de Hainaut fondent le Racing Club.

21 nov. 1885
Naissance officielle du RCF

Quand un arrêté préfectoral donne officiellement naissance au Racing Club de France, le 21 novembre 1885, plus d'une centaine de membres y pratiquent déjà le rugby, le tennis, la course à pied, le cross country !

20 Mars 1892
Racing Club de France vs Stade Français Paris

Ce jour là, c’est l'été à Bagatelle, dans le bois de Boulogne, à Paris. Le soleil embrase les cœurs et ce jeu somptueux des hommes. 2000 spectateurs encerclent la pelouse, on n'a jamais vu cela.

13 fév. 1893
Premiers matchs de l'Equipe de France

Avec intelligence, on met sur pied une sélection nationale, appelée à jouer en Angleterre. Deux rencontres sont conclues, d’abord contre le Civil Service Athletic Club, le lundi 13 février 1893, puis contre Park House FC le lendemain.

15 Décembre 1895
Racing Club de France vs Oxford University

Le 15 décembre 1895, à Levallois, le Racing Club de France bat Oxford 3-0, un essai de Frantz Reichel. C'est la première victoire internationale du rugby français.

01 jan. 1906
France vs All Blacks

L'équipe de France de rugby naîtra officiellement treize ans plus tard, le 1er janvier 1906, au Parc des Princes, face aux All Blacks de Gallaher, dominateurs (8-38).

19 Mai 1893
Racing Club de France vs Stade Français

Le 19 mai 1893, sur le terrain de l’Inter-Nos à Bécon-les-Bruyères, dans la banlieue de Paris, le Racing Club de France, tenant du titre, et le Stade Français, indiscutablement les deux meilleurs clubs du moment, se retrouvent en finale du deuxième championnat de France de rugby.