RACING FAMILY

NOTRE HISTOIRE

1882-2017, 135 ans de légende

Etre Racingman, plus qu'un état d'esprit, est un état d'âme. De 1882 à nos jours, il s'est perpétué. Transmis par ceux qui, en 1882, crient " R-A-C-I-N-G !" en détachant chaque lettre, jusqu'à leurs descendants qui jouent avec des noeuds papillons en buvant du champagne à la fin des années 80 ou arborent le blazer bleu marine sur la pelouse du Camp Nou de Barcelone avant d'en découdre avec les Toulonais un soir de juin 2016. Ce club est une référence mondiale et c'est son histoire unique que nous vous racontons ici.

Notre Histoire
CHAPITRE 1 - Yves du Manoir, le Ciel pour seule limite.
  • CHAPITRE 1 - Yves du Manoir, le Ciel pour seule limite.
  • CHAPITRE 2 - A jamais les premiers
  • CHAPITRE 3 - Un vrai melting-pot social
Yves du Manoir
Nul n'était plus vivant...

Il n'est pas sûr pourtant qu'Yves du Manoir eût aimé ces obsèques grandiloquentes, lui qui s'accommodait si bien de la frugalité et du minimalisme. Au retour de Brive où, le 11 décembre 1927, il avait joué ce qu'on ne savait pas être son dernier match pour le Racing, il avait choisi avec la plus désarmante simplicité de se coucher à même le couloir du train, affirmant qu'ainsi il respirerait mieux. Marcel de Laborderie, trois-quarts centre du RCF et de l'équipe de France, allait rapporter cette autre anecdote dans Le Miroir des Sports paru trois jours après l'enterrement:

" En voyage, il n'aimait guère s'embarrasser de bagages. Un jour où le Racing effectuait un séjour de cinq jours en Angleterre, sur le quai de la Gare du Nord, on le vit arriver simplement, les mains dans les poches, un livre sous le bras.
- Yves, où est ta valise?
- Ma valise? Pourquoi faire? J'ai là-dedans tout ce qu'il me faut!
Et il montrait les poches de son manteau gonflées et d'où émergeait un bout de brosse à habits".
Au Père-Lachaise, le convoi funèbre est enfin parvenu à destination, drôle d'endroit d'ailleurs que ce recoin pentu et même escarpé, accentuant encore le malaise naissant d'un paysage de dernières demeures. Sur la tombe de la famille, on lit:


 Yves Le Pelley du Manoir
 polytechnicien officier aviateur
1904-1928


Près de la tombe, la famille, un général, un colonel,  le Comité du Racing où l'on reconnaît Muhr, Gaudermen, Lerou, Bernstein, quelques figures: Bertrand de Jouvenel, Adolphe Jauréguy, Géo Lefèvre, les journalistes Frantz Reichel et Gaston Bénac, le vice-président de la FFR, M. Rigaud, qui aura ce mot: "Nul n'était plus vivant..." Les amis, les camarades, les sportifs, les footballeurs, les escrimeurs, les athlètes, les tennismen, les boxeurs,les hockeyeurs, tous les badauds, se sont fait une place, accrochés aux caveaux, piétinant quelques sépultures. De l'éloge funèbre de Robert Bernstein, seules quelques phrases leur parviennent: "Le plus grand joueur de rugby que la France ait produit...jamais eu un geste qui ne fût élégant et courtois...loyal, discipliné, chevaleresque...du Manoir, adieu!"

La suite est triste, bien sûr, en ce sale jour d'hiver que seuls les estaminets proches peuvent réchauffer. C'est dans l'un d'eux sans doute, que la confrérie des " Vieilles Noix" fixe au 15 février, à 19h30, le  prochain dîner des "Doyens", au restaurant "Le Journal", 100, rue de Richelieu. Comme d'habitude, il conviendra de s'inscrire, moyennant 45 francs, auprès d' Allan Muhr, l'homme à tout faire du Racing. Ils ont huit jours pour penser à Yves du Manoir, à trouver les mots pour le faire revivre. A expliquer comment une si brève existence, riche de 8 sélections seulement en équipe nationale, de 106 matchs en équipe première des Ciel et Blanc, a pu provoquer une telle ferveur et cet arc-en-ciel dans la grisaille de janvier.
Plus que tous les beaux discours et les compliments convenus, l'article du Britannique J. Packford dans "Sporting Life" nous met sur la voie:

" La mort de du Manoir enlève au rugby français une des quelques personnalités qui avaient des idées très originales sur la façon de jouer au rugby. Il ne voulait pas accepter la théorie selon laquelle il était un simple agent de transmission entre le demi de mêlée et les trois-quarts. Il avait pris pour exemple le jeu de l'ouvreur anglais Davies, pour lequel il avait une intense admiration, ce qui le rendit plutôt impopulaire auprès des dirigeants français. Je reste persuadé que si le comité de sélection avait gardé du Manoir, celui-ci aurait élevé le niveau de l'attaque beaucoup plus haut. Mais ses tentatives de percées, aussi fréquentes que celles de Davies, n'étaient pas comprises des Français. Si on considère le nombre de fois où le vieux capitaine anglais a surpris les Français par ses mouvements individuels, on aurait pu penser que l'arrivée d'un joueur ayant les mêmes idées que Davies aurait dû être bien vue."


Alors, Yves du Manoir, rebelle à l'ordre du rugby établi une fois pour toutes, jeune homme de son temps attiré par la nouveauté, par la création jusqu'à  l'originalité? Ce quelque chose d'autre que l'on entrevoit trace un chemin, celui d'une légende en marche, si puissante qu'elle est parvenue jusqu'à nous.

 

yves-du-manoir
Yves du Manoir
© Presse Sport

Yves Franz Loys Marie Le Pelley Dumanoir (sans la particule...) naît le 8 août 1904 à Vaucresson ( Seine-et-Oise ), dans la "Villa des Buis", villégiature louée pour la saison. Le reste de l'année, la famille réside à Paris, au 1,rue de l'Alboni, dans le 16ème arrondissement. Le vaste appartement à une particularité: le métropolitain, ainsi qu'on le nomme alors, passe à hauteur des fenêtres. Le père, Mathieu, déclaré sans profession, est vicomte. Ce titre fut accordé le 5 novembre 1816, à la Restauration,à l'arrière grand-père de Yves, pour avoir choisi la royauté plutôt que la poursuite du rêve impérial. Il était capitaine de frégate et fut quelque peu flibustier. Suffisant pour suggérer des liens de parenté avec le célèbre corsaire malouin Robert Surcouf, d'autant que l'arrière grand-oncle, devenu comte dans les mêmes circonstances historiques et pour les mêmes raisons, était vice-amiral de la Royale. Les histoires de corsaires ont toujours fait rêver les enfants. Yves et ses frères Georges, Guy, Alain et Renaud se sont nourris des aventures de Pléville Le Pelley, marin à la jambe de bois, qui débuta corsaire et finit sénateur.


La mère, Jeanne, née Compte de Tallobre, est moins rêveuse. Frustrée peut-être de ne point jouir d'une particule, elle n'eut de cesse de transformer en Du Manoir le nom de Dumanoir, lequel figure pourtant sur l'acte de naissance de Yves, entre autres documents officiels. Elle y parvint, mariant l'ambition à la coquetterie. On peut toutefois considérer que la nomination dans l'ordre de la Légion d'Honneur du jeune capitaine de l'équipe de France et du Racing établit la vérité: le 5 juin 1930, c'est bien Yves Le Pelley Dumanoir ( en un seul mot ) qui est fait Chevalier à titre posthume.

Le plus grand joueur de rugby que la France ait produit...jamais eu un geste qui ne fût élégant et courtois...loyal, discipliné, chevaleresque...du Manoir, adieu!"


Une enfance et une adolescence privilégiées. Le cerceau puis le patin à roulettes aux jardins du Trocadéro; la découverte à deux ans du ballon de rugby ramené du collège Stanislas par son frère Renaud; les fléchettes et le punching-ball dans la chambre partagée avec Guy et Alain; les courses de fond sur l'île des Cygnes avec ses frères; les grandes vacances à Berck, à La Baule, à Saint-Cast, où le vicomte a fait construire; l'apprentissage de tous les jeux d'eau et même le sauvetage d'une jeune fille au large de Saint-Cast, qui valut à Yves une médaille; la gymnastique qu'il pratiquait de manière non conventionnelle, recherchant souplesse et mouvements inédits, ce qui lui permit, plus tard, d'épater les copains devant les vestiaires de Colombes; les ascensions de la Grande Sure ou de Chamechaude depuis la propriété paternelle de L'Étang, dans le Dauphiné; les parties de luge à Vallorbe; le tennis qui lui enseigna le sens des trajectoires; les randonnées cyclistes d'une semaine avec des étapes de 160 kilomètres; les ballades en canoë avec Renaud:  ils montaient la tente et Yves s'endormait avec ses chaussettes rouges d'international...


Une éducation athlétique, donc. Ses épaules impressionnantes, sa puissante musculature, sa souplesse qui lui valut le surnom de "caoutchouc", firent qu'il ne fut jamais blessé, extravagante performance sur les champs de labour de l'époque sur lesquels s'ébattaient les plus durs des hommes. Cet athlète d'1,70m est gaucher. Avant le rugby où il inventa et excella, l'élève Yves du Manoir joua au football cinq ans en équipe scolaire, se contentant d'y briller. Il occupait le poste d'ailier gauche, qu'on désignait alors par le vocable « extrême gauche », peaufinant un jeu au pied révolutionnaire par sa puissance et sa précision. Au Racing ou en équipe de France, ses coups de pied de déplacement, fruits bizarres de l'observation et des mathématiques, donnèrent naissance à un jeu différent car plus varié, ce qui ne pouvait que satisfaire cet amoureux de l’innovation.

A l'inverse, sa scolarité est marquée par la tradition. Dès quatre ans, il rejoint ses frères à l'école Saint-Louis de Gonzague. Il y aura Notre-Dame-de-Bon-Secours, dans l'île de Jersey, où les pères jésuites imposent une stricte discipline. Son esprit d'indépendance se manifeste vite: puisque c'est l'unique matière qui le passionne, il ne se consacre qu'aux mathématiques. Quant aux punitions corporelles, elles le révoltent. Quatre années durant, le pensionnaire Yves du Manoir n'aura droit qu'à quelques échappées. Encore lui faut-il, pour rejoindre Saint-Cast, effectuer la traversée de Jersey à Saint-Malo. Et il a le mal de mer... Le temps de la première guerre mondiale, la famille du Manoir réside à L'Étang, en Dauphiné. Yves et trois de ses frères entrent en pension à Lausanne, au collège de Champittet. L'enseignement y fait la part belle à l'expression corporelle, au plaisir des jeux. 1919, retour à Paris, études à l'école Sainte-Geneviève à Versailles. Ses frères Guy et Alain y débutent le rugby. Yves les regarde puis renonce. Enfin, il entre au lycée Saint-Louis afin de préparer Polytechnique. Son père a toujours voulu qu'il intègre l'X. Un dimanche, il accompagne ses frères qui jouent au Racing Club de France, Alain en équipe seconde, un niveau honorable. Et Yves du Manoir demande à être admis en équipe juniors. Tout commence.


Au 2 bis, rue des Sycomores, domicile des du Manoir dans le seizième arrondissement de Paris, tout se termine pour Mathieu, le père, qu'une grippe cloue au lit. René, le frère aîné, réveille Yves dans la nuit du 5 juillet 1924. Leur père va mourir. Il meurt. Dans quelques heures, Yves doit passer la dernière épreuve du concours d'entrée à Polytechnique, une composition de mathématiques. Il sera reçu.

yves-du-manoir
Yves Du Manoir
© Presse Sport

Colombes, 4 novembre 1923.

C'est un drôle de jour, périlleux et euphorisant, de ceux qui accélèrent le temps et, si l'on en est digne, font passer d'un état à un autre. Yves du Manoir se divertit en équipe troisième, sur un terrain annexe, quand brusquement on vient le chercher.  Le Racing Club de France s'apprête à affronter le Stade Toulousain, champion de France, et il manque un demi d'ouverture. Le voilà titularisé. Le calme de ce jeune homme de 20 ans stupéfie car c'est la décennie de Toulouse. Les années vingt ont débuté par la finale perdue par le RCF face au Stadoceste Tarbais (3-8). Ensuite, les Toulousains jouent six finales en sept ans, en remportent cinq, réussissant notamment un triplé historique (1922, 1923, 1924). Cette année 1923, ils sont restés invaincus, accumulant 173 points contre 14 ! Sans trembler, le débutant fait de ce match angoissant une partie de plaisirs. Le dimanche suivant, il est titulaire à Poitiers. Mieux, le 18 novembre, il est de la rencontre contre le Stade Français, sommet du rugby parisien. Yves du Manoir jouera à huit reprises pour le Racing contre son meilleur ennemi. Six victoires, car l'homme sait se surpasser dans les grandes occasions.
Très vite, la rumeur enfle, celle de l'arrivée sinon d'un prodige, en tout cas d'un joueur pas comme les autres. L'ouvreur toulousain Henri Galau joue les quatre matchs du Tournoi des cinq nations 1924, ainsi que la finale olympique contre l'Amérique, à Colombes, réduite à une succession d'échauffourées et lourdement perdue ( 3-17 ). En toute discrétion, Yves du Manoir observe, apprend, analyse, échafaude. Et il est admis à Polytechnique, une grande joie, même si c'est au rang modeste de 184ème sur 224.

Les mathématiques s'emparent de lui, le dévorent. C'est un étrange garçon, solitaire et taciturne, dont son compère trois-quarts centre Marcel de Laborderie dira: " Il se tenait souvent à l'écart, semblant rêver ou, le plus souvent, parcourant un roman. D'autres fois, il élaborait des combinaisons mathématiques que nul ne parvenait à expliquer", ajoutant: " Sous des apparences timides, il démontrait la plus grande audace dans ses entreprises".

Il se tenait souvent à l'écart, semblant rêver ou, le plus souvent, parcourant un roman. 

Deux matchs de sélection, à Toulouse et à Béziers, le propulsent en équipe de France. Il s'apprête à vivre une première moitié d'année démentielle, jouant toutes les rencontres du Tournoi, deux fois la Nouvelle-Zélande et parvenant néanmoins à passer en année supérieure à Polytechnique. Rien de glorieux, certes: 223ème sur 228. Mais quoi ! Peut-on sérieusement penser que n'ont laissé aucune trace les plaquages des Irlandais "Jammie" Clinch et J.N Bradley, les dribblings de l'Écossais Buchanan, les rushes ravageurs d'un troisième ligne nommé William Wavel Wakefield, capitaine de l'Angleterre avant d'être député aux Communes et membre de la Chambre des Lords ?


Dans la décennie, les adversaires des Français sont redoutables. l'Angleterre accomplit quatre fois le Grand Chelem (1921, 1923, 1924, 1928); l'Écosse, obtenant son premier Grand Chelem en 1925, attendra une soixantaine d'années avant de retrouver une équipe aussi forte; l'Irlande et l’Ecosse partagent deux fois la première place dans le Tournoi (1926, 1927). Le 1er janvier 1925, par temps frais mais sur un bon terrain, 35 000 spectateurs s'enthousiasment devant la résistance des Français, finalement battus par les Irlandais, 9-3 et deux essais à un. Pour sa première sélection, Yves du Manoir est désigné le meilleur des trente. C'est énorme mais ce n'est rien car arrivent les All Blacks, effectuant leur deuxième tournée en Europe et en Colombie britannique. Palmarès de ces « Invincibles » : 32 matchs, 32 victoires, 858 points (dont 206 essais) contre 111.


Les Néo-Zélandais livrent leur première rencontre en France dans le nouveau stade olympique de Colombes, rempli de 45 000 spectateurs. Face à eux, une semaine après l'Irlande, une sélection d'internationaux dont le troisième ligne grenoblois Félix Lasserre est le capitaine, comportant trois Racingmen : de Laborderie, du Manoir, Piquiral. Perdre 37 à 8, c'est violent; mais il y a eu, dès la 5ème minute, l'essai de Marcel Besson, l'ailier du CASG et c'est merveilleux. Il n'a fallu qu'un instant en effet, d'une lumineuse brièveté, pour qu' Yves du Manoir casse les codes du rugby tel qu'il était joué jusque là, se projetant brutalement dans la modernité. Recevant la passe du demi de mêlée du RC Rouen Clément Dupont, Yves du Manoir, refusant son rôle déjà écrit de simple courroie de transmission, envoya une passe immense à son ailier, placé loin de lui, près de la touche. Les centres n'en revenaient pas tandis que Besson filait à l'essai, d'une course d'autant plus dévorante que le geste de du Manoir avait pétrifié la défense des All Blacks. Cette passe sautée, comme on la nommerait maintenant, cette irruption d'inspiration, de réflexion, de calcul peut- être, en tous cas de vision, cette offrande portée par une révolution gestuelle et intellectuelle définit Yves du Manoir, quelqu'un d'autre.

Toulouse, le 18 janvier 1925.

Le 18 janvier, Toulouse accueille pour la première fois un match international. Pour voir les All Blacks, c'est la ruée, certains trains sont doublés, d'autres triplés. Il fait beau et le stade des Ponts-Jumeaux déborde de 32 500 spectateurs. Dès midi, les tribunes populaires ont été envahies. On crie "Nepia, Nepia !", du nom de l'arrière maori des All Blacks, 19 ans et formidable relanceur, considéré aujourd'hui encore comme l'un des génies de ce jeu. Chaque fois que la "marée noire" lui en laisse l'occasion, Yves du Manoir observe George Nepia. Dans un domaine au moins, il va en tirer profit. Explications de Marcel de Laborderie: " Yves fut étonné par les acrobaties de l'arrière néo-zélandais, qui se pliait jusqu'à terre pour échapper aux étreintes de ses poursuivants. Il s'en inspira et, joignant à son audace des qualités de force et de souplesse extraordinaires, ses bras touchant terre, il échappait à l'arrêt de plusieurs adversaires, par des esquives pratiquées en force". Ainsi naquit sa course étrange, buste baissé.

Cinq essais néo-zélandais, 17-0 à la mi-temps, le match est cruel jusqu'aux deux essais de Cassayet et de Ribère. 20-6 pour les All Blacks, dix minutes à tenir... C'est au-dessus de leurs forces. Les Français s'inclinent 30-6 face à l'une des plus grandes équipes de tous les temps. Six jours plus tard, à Edimbourg, le quinze de France tient une mi-temps, atteinte sur le score de 5 à 4. Le drop-goal vaut alors 4 points et celui d'Yves du Manoir est si puissamment frappé que le ballon a dû se poser sur les eaux du Loch Ness. Après, c'est la noyade: 25-4, 7 essais écossais dont 4 pour l'ailier gauche Smith et 2 pour l'ailier droit Wallace. Le retour est long. Du Manoir lit, fait des équations, disserte avec Marcel de Laborderie du jeu de l'ouvreur anglais W.J.A. Davies qui, comme lui, aime sortir du cadre et attaquer directement la ligne de défense.

À 20 ans et cinq mois, Yves du Manoir vient de jouer quatre matchs internationaux en 24 jours. Pas question de se reposer, un mot inconnu de l'école polytechnique. Et il y a le Racing... L'équipe de France frôle l'exploit dans les deux derniers matchs du Tournoi. Malgré l'essai de Marcel de Laborderie, les Gallois l'emportent difficilement (11-5) le 28 février à Cardiff. Le 13 avril, à Colombes, des Anglais dominateurs marquent deux essais par Wakefield et l'ailier Hamilton-Wilkes, mènent 13-5 au repos. La seconde mi-temps est un grand combat, un formidable frisson. Les Français viennent mourir à 2 points ( 11-13 ) avec pour consolation d'avoir inscrit trois essais, un de plus que l'Angleterre. Du Manoir n'a pas hésité à percuter l'ouvreur Myers, élargissant encore son registre. Néanmoins, l'équipe de France n'a toujours pas vaincu l'équipe d'Angleterre.

Épuisé, du Manoir? Grâce à Marcel de Laborderie, on sait que l'ouvreur du Racing à de la fatigue une définition très personnelle. Précisions de l'ami parues dans Le Miroir des Sports: "Ne le vit-on pas, en 1925, disputer avec succès, le samedi, un match armée française-armée anglaise à Londres, voyager de nuit, suivre le dimanche matin la course Versailles-Paris et, l'après-midi, faire une remarquable partie dans un Paris-Londres!"

Les journaux parlent de lui. Il est connu, sinon célèbre. Mais il ne parvient toujours pas à donner son avis dans une conversation. Il est le même sur le terrain. C'est un ouvreur qui jamais ne donne d'ordres. Au contraire, il se veut à l'écoute de ses partenaires afin, dit-il, de pleinement les satisfaire. Avec le Racing, il s'amuse. A Polytechnique, il s'accroche.
En 1926, il ne joue qu'une fois en équipe de France. Le 2 janvier, à Colombes, l'Écosse l'emporte largement 20 à 6. 5 essais, dont trois de l'ailier A.C. Wallace contre un seul, celui du troisième-ligne centre du Racing, Etienne Piquiral. Avec le demi d'ouverture écossais Herbert Waddell, Yves du Manoir a trouvé un adversaire à sa mesure. Joseph Pascot, Vincent Graule, Joseph Sourgens, lui succèdent. Il n'en éprouve aucune colère, aucune aigreur. Le sport pour lui n'est pas une carrière mais un dérivatif. Il prend cependant le noble au jeu au sérieux. Cette année-là, sont promulguées deux nouvelles règles, venues d'Australie et de Nouvelle-Zélande, afin de combattre le rugby à treize naissant. La première oblige les joueurs à se placer derrière la dernière ligne de la mêlée; la deuxième interdit le coup de pied direct en touche au delà des 22 mètres. Du Manoir se penche  sur la seconde, esquisse quelques dessins, élaborent deux ou trois équations et quand Marcel de Laborderie lui demande si cette règle ne va pas le gêner, il obtient cette réponse:

- Pourquoi? Il est simple de frapper le ballon d'une certaine façon: ainsi il rebondit sur le sol de telle manière qu'il gagne la touche à grande vitesse; nul n'a le temps d'intervenir.
- Il trouvait ça simple, soupire Marcel.

De petits clubs parfois sollicitent du Manoir. Il s'y rend. Il noue des liens forts avec le club de Saujon, près de Royan. Dès qu'il arrive, un match est organisé entre Saujon, qu'il renforce, et une sélection de la région. A la fin, ses camarades lui offrent un bouquet de fleurs. Il en est horriblement gêné.
A la sortie de Polytechnique, il se classe 218ème sur 227.

Il fait son service militaire. Avec le Racing, il joue 26 matchs en cette saison 1926-1927, parfois centre ou arrière, quand on le lui demande. L'équipe de France ne se porte pas très bien, attirant ce commentaire de Géo André, trois-quarts aile international du RCF, auteur des deux essais de la finale perdue de 1912 face au Stade Toulousain (8-6), double médaillé olympique en athlétisme et devenu journaliste : "Nous n'avons plus d'école, notre rugby est mièvre, sans couleur nationale. Nous tâtonnons en dehors de toute technique sérieuse".
 La vie s'écoule et c'est une belle vie. Nul ne s'en doute, bien sûr, mais le chant funèbre d'Yves du Manoir est déjà en train d'être composé. Bientôt, il sera une statue puissante, œuvre du sculpteur Jean Puiforcat, devant la tribune d'honneur de Colombes, son stade de toujours. Bientôt, le Racing Club de France créera le Challenge du Manoir qui, dès 1931, exaltera le beau jeu. En attendant, il vit pleinement, à haute altitude. Il voulait la marine nationale, il a échangé son affectation pour l'aviation, parce qu'un copain le lui a demandé. Il est comme ça, Yves.

Du Manoir retrouve l'équipe de France le 1er janvier 1927, à Colombes, match d'ouverture du Tournoi des cinq nations que l'Irlande et l'Écosse vont remporter à égalité. Sur le cliché de l'équipe, du Manoir, assis les bras croisés, sourit de bonheur; il est encadré par Edmond Vellat, ailier du F.C. Grenoble et Édouard Bader, demi de mêlée de la S.S. Primevères; debout, deux Racingmen : le numéro 8 Étienne Piqueral est le plus grand des avants tandis que le talonneur Charles-Antoine Gonnet, buteur et poète à ses heures, regarde ailleurs. Ce France-Irlande est une rude bataille et les spectateurs s'en prendront à l'arbitre, l'Écossais M.L.R. Scott. Les Irlandais l’emportent 8-3, grâce à un essai de Davy, ouvreur talentueux, et une transformation et un but de pénalité du grand trois-quarts centre G.V. Stephenson qui, retenu à 43 reprises, restera longtemps recordman des sélections du rugby mondial.

À Edimbourg, le 22 janvier, Yves du Manoir est capitaine du quinze de France. Il a 22 ans. Cette nomination est vécue par ses frères comme un honneur familial. Devant plus de 50 000 spectateurs, la première mi-temps, atteinte sur le score de 20 à 3, est un cauchemar. En seconde mi-temps, c’est un autre match. Soulagés par le jeu au pied de du Manoir, les Français y font jeu égal, 3 à 3, terminant la partie sur une défaite incontestable (20-6), rendue acceptable par les deux essais du Racingman Piquiral et du pilier gauche du CASG, Robert Hutin. Avec réalisme, Yves du Manoir constate qu'en deux rencontres, les ouvreurs adverses Davy et Waddell ont inscrit trois essais. Il lui faut trouver une réponse individuelle à ce qui est une carence collective. Il se promet d'y réfléchir.

equipe-de-france
Equipe de France
© Presse Sport

Plus jamais il ne rejouera en équipe de France. Il dit avec élégance: "Les sélectionneurs ont dû trouver mieux que moi". Yves fait son service militaire dans l'armée de l'air en tant qu'observateur puis s'engage pour un an: il tient à passer son brevet de pilote. En mars, son meilleur ami, Jean Récamier, meurt de ses brûlures après l'incendie d'un ballon captif. Pour Yves, c'est une blessure ouverte, une douleur qui ne le quittera plus.

C'est sans lui que le 2 avril, à Colombes, l'équipe de France bat l'Angleterre pour la première fois (3-0), un essai de Edmond Vellat. L'épisode est glorieux, il peut aussi apparaître cruel au meilleur demi d'ouverture de sa génération, passé si près de la victoire deux ans plus tôt. Il se prend de passion pour la motocyclette, le paie de quelques chutes. Le 15 août, il dévore en moto  les 400 kilomètres qui le séparent de la résidence familiale de L'Étang. Ses premiers mots: " Maintenant, je sais déraper !" Sa moto et lui escaladent à toute vitesse les cols de la Grande Chartreuse et, en septembre, font le tour de la Bretagne. En octobre, il rejoint le camp d'Avord afin de se consacrer à son apprentissage de pilote. D'abord, les exercices au sol, puis les vols en double commande. En novembre, de retour à Paris, il s'écrie:

"Ça y est, je vole seul !"

Une idée l'a envahi, qui est une fascination, l'aventure ultime des hommes et de quelques femmes de ce temps: la traversée de l'Atlantique en avion. Yves du Manoir  l'évoque sans cesse: "L'important, c'est que ce soit fait. Que ce soit moi ou un autre qui réussisse, je m'en moque éperdument". Et il ajoute: "De toutes façons, la mort en avion, n'est-ce pas la plus belle des morts?"

Il s'éloigne du rugby. En cette année 1927, il ne joue que sept fois pour le Racing. Il refuse même de se déplacer à Bordeaux pour un match capital tout comme il renonce au match de sélection de Cognac. Mais, fidèle à lui-même, il participe à un match de propagande opposant, à Bourges, l'US Berry, qu'il commande, au Stade Clermontois. Maintenant vont s'accumuler les dernières fois. Le 1er novembre 1927, il porte encore une fois un maillot bleu, celui de France B opposée à la Roumanie à Jean-Bouin, retrouvant la douceur de la victoire (44-3). De ce jour date sa photographie la plus célèbre: buste droit, ballon au bout des doigts, balancement des bras approprié, il cadre et arrête l'ailier droit roumain avant de décaler son propre ailier. Le 20 novembre, sous le maillot du Racing, il joue avec son frère Alain une ultime fois. Une semaine plus tard, il fait ses adieux à Colombes, mais il ne le sait pas. A chaque fois, il s'enthousiasme auprès de ses camarades des possibilités infinies qu'offre un avion, leur montre des photos, leur explique des acrobaties. Il est dans un autre monde.

yves-du-manoir-face-a-la-roumanie-le-20
Yves du Manoir face à la Roumanie le 1 novembre 1927
© Presse Sport

Avord, le 26 décembre 1927.

Le 26 décembre 1927, à sept jours de sa mort, il décolle d'Avord sur son Caudron. Pour obtenir la première épreuve de son brevet de pilote, il lui faut parcourir le trajet Avord-Tours-Avord et, en cours de vol, monter à 2000 mètres et y rester une heure. Il réussit: il se pose à Tours pour le contrôle obligatoire, repart, grimpe à 2000 mètres et, quand même, doit se poser à nouveau pour demander la route d'Avord et de son camp militaire. C'est l'aviation d'alors, incertaine, risquée, merveilleuse.

Le 2 janvier 1928 est un jour comme tous les jours, avec un matin et une après-midi. Un sale jour. Ce lundi matin tragique, avant de prendre son envol, avant de tomber du ciel, Yves du Manoir pense forcément au France-Écosse qui se déroulera quelques heures plus tard à Colombes. Il est certain qu'intérieurement, il souhaite bonne chance à son successeur Henri Haget, demi d'ouverture du CASG. Car du Manoir est un homme de loyauté. Il pense forcément à ses deux camarades du Racing, le trois-quarts centre Géo Gérald et le pilier gauche André Loury, qui seront de la partie. Car Yves est un homme d'amitié. Songe-t-il, comme un regret, à quelques-uns de ces gestes qu'il aimait tant accomplir, les grands coups de pied de déplacement déconcertants pour l'adversaire ou l'ardeur qu'il mettait en attaque pour décaler son partenaire? Il a longtemps conservé une photographie d'un Racing-Stade Français sur laquelle, à l'instant d'être plaqué, il avait donné à Laurent, l'ailier international, lui ouvrant ainsi une voie royale. Le Racing l'avait emporté 13-6 ce 9 novembre 1924, il y plus de deux ans, il n'était pas encore international. Un autre temps.

Son temps se finit. Il se concentre sur sa dernière épreuve, songe un instant qu'il va survoler la propriété de son beau-père ... Un épais brouillard dissimule la campagne berrichonne, ça y est, il a décollé. Il monte à 1000 mètres. Il doit parcourir une sorte de triangle qui relierait Avord, près de Bourges, à Romorantin et à Châteauroux. Mauvais temps, vraiment. À Romorantin, il se fait contrôler. Tout va bien, Yves. Cet amoncellement de nuages, ce n'est que la préfiguration de la traversée de l'Atlantique, que le mur des All Blacks en défense, que des Écossais se ruant sur lui quand il déclenche son drop-goal. Comment imaginer que dans trois jours, à l'hôpital de Bourges, l'équipe de l'US Berry en larmes, la délégation du Racing, 200 pilotes et élèves du camp d'Avord, assisteront à la levée du corps et, devant des chars d'assaut impassibles, accompagneront sa dépouille mortelle jusqu'au train pour Paris? Il est en vie, son sang bouillonne, il est calme. Mais il fait une erreur. Voici la bifurcation de Valençay; là, il lui faut suivre la route qui mène à Châteauroux, dans cette purée de poix, il oblique vers Issoudun. Il se perd. Il est perdu.

De toutes façons, la mort en avion, n'est-ce pas la plus belle des morts?

Il approche d'une ville, il descend à 500 mètres, n'aperçoit pas le camp militaire, que faire, voilà, il va suivre cette ligne de chemin de fer, il descend encore. Il est à quoi, 25 mètres du sol ? Une gare ( c'est celle de Reuilly ), il ne parvient pas à lire le nom de l'agglomération, il faut qu'il descende encore, il veut être pilote, l'Atlantique... Le choc est effroyable. La queue du Caudron a heurté un petit peuplier, haut de quatre mètres, obstacle dérisoire. L'appareil est projeté à plusieurs dizaines de mètres et se plante en terre, verticalement, comme un drapeau. À Colombes, les Français vont baisser pavillon, perdre 15 à 6 et 5 essais à 2. Sur le chemin de la gare, une autre, celle du Stade, on entendra des spectateurs maugréer: " On n'aurait pas pris cinq essais avec du Manoir !"

À Reuilly, Yves respire encore. Il a été éjecté, repose à même le sol, il n'est pas couvert de sang, il se bat, il a la colonne vertébrale brisée. Il expire au bout d'un quart d'heure. Une immensité. Un homme alors ouvre sa veste, cherche ses papiers. Sur le cœur d'Yves du Manoir, il trouve une photographie, l'image mortuaire de Jean Récamier, son ami.

Olivier Margot

1904
Naissance

Yves Franz Loys Marie Le Pelley Dumanoir (sans la particule...) naît le 8 août 1904 à Vaucresson ( Seine-et-Oise ), dans la "Villa des Buis", villégiature louée pour la saison.

01 jan. 1919
Entrée au Racing Club de France

Un dimanche, il accompagne ses frères qui jouent au Racing Club de France, Alain en équipe seconde, un niveau honorable. Et Yves du Manoir demande à être admis en équipe juniors. Tout commence.

04 Novembre 1923
Racing Club de France vs Stade Toulousain

Yves du Manoir se divertit en équipe troisième, sur un terrain annexe, quand brusquement on vient le chercher. Le Racing Club de France s'apprête à affronter le Stade Toulousain, champion de France, et il manque un demi d'ouverture. Le voilà titularisé.

05 juil. 1924
Polytechnique

Leur père va mourir. Il meurt. Dans quelques heures, Yves doit passer la dernière épreuve du concours d'entrée à Polytechnique, une composition de mathématiques. Il sera reçu.

01 Janvier 1925
Première sélection en équipe de France

Le 1er janvier 1925, par temps frais mais sur un bon terrain, 35 000 spectateurs s'enthousiasment devant la résistance des Français, finalement battus par les Irlandais, 9-3 et deux essais à un. Pour sa première sélection, Yves du Manoir est désigné le meilleur des trente.

01 jan. 1927
Retour en Equipe de France

Du Manoir retrouve l'équipe de France le 1er janvier 1927, à Colombes, match d'ouverture du Tournoi des cinq nations que l'Irlande et l'Écosse vont remporter à égalité. Sur le cliché de l'équipe, du Manoir, assis les bras croisés, sourit de bonheur.

22 Janvier 1927
Yves du Manoir Capitaine

À Edimbourg, le 22 janvier, Yves du Manoir est capitaine du quinze de France. Il a 22 ans. Cette nomination est vécue par ses frères comme un honneur familial.

11 déc. 1927
Dernier match en Ciel et Blanc

Brive - Racing Club de France

26 Décembre 1927
Avord-Tours-Avord

Le 26 décembre 1927, à sept jours de sa mort, il décolle d'Avord sur son Caudron. Pour obtenir la première épreuve de son brevet de pilote, il lui faut parcourir le trajet Avord-Tours-Avord et, en cours de vol, monter à 2000 mètres et y rester une heure.

02 jan. 1928
Dernier vol

Le 2 janvier 1928 est un jour comme tous les jours, avec un matin et une après-midi. Un sale jour. Ce lundi matin tragique, avant de prendre son envol, avant de tomber du ciel, Yves du Manoir pense forcément au France-Écosse qui se déroulera quelques heures plus tard à Colombes.