NOTRE HISTOIRE

1882-2017, 135 ans de légende Etre Racingman, plus qu'un état d'esprit, est un état d'âme. De 1882 à nos jours, il s'est perpétué. Transmis par ceux qui, en 1882, crient " R-A-C-I-N-G !" en détachant chaque lettre, jusqu'à leurs descendants qui jouent avec des noeuds papillons en buvant du champagne à la fin des années 80 ou arborent le blazer bleu marine sur la pelouse du Camp Nou de Barcelone avant d'en découdre avec les Toulonais un soir de juin 2016. Ce club est une référence mondiale et c'est son histoire unique que nous vous racontons ici.

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YVES DU MANOIR, LE CIEL POUR SEULE LIMITE

Trois chars funèbres submergés de fleurs traversent Paris, de la place de l’église d’Auteuil au cimetière du Père-Lachaise, soit du Parc des Princes au Mur des Fédérés. Ce samedi 7 janvier 1928, ils sont plus de trois mille à accompagner Yves du Manoir, 23 ans, décrit comme « le plus noble et le plus charmant de tous les enfants de ce temps » par Robert Bernstein, président de la commission de rugby du Racing Club de France. Jamais encore un champion n’a reçu un tel hommage, digne des obsèques grandioses dont les Viennois de Stefan Sweig ont fait, face à la mort, une raison de vivre rassemblés. Ils marchent tous, les cracks du noble jeu et les autres, leurs chuchotements portés par le vent du chagrin brisant le silence respecté par la population des trottoirs parisiens. Ils sont fiers de se dire que des dépêches de condoléances sont arrivées du bout du monde connu, de Nouvelle-Zélande et d’Australie, d’Afrique du Sud et d’Afrique du Nord car c’est encore le temps de l’Empire. Parfois, se rapprochant du catafalque, certains découvrent la provenance des gigantesques couronnes adressées au défunt: Scottish Rugby Union, Welsh Rugby Union, Irish Rugby Union… Tout cela pour un sous-lieutenant tué six jours plus tôt dans un accident d’avion, au matin d’un France-Écosse au stade de Colombes qui bientôt portera son nom. Parmi les fleurs envoyées par tout le rugby français, ont été épinglés les télégrammes des clubs de Cardiff, de Leicester, des Harlequins, de Newport, du Blackheath FC. Le doute n’est plus permis: si peu de temps après la première guerre mondiale qui a fauché toute une génération, c’est bien une autre idée de la jeunesse que l’on porte en terre ce jour-là, un demi d’ouverture de peu de mots qui jouait comme un enfant, pour le beau plaisir du jeu. Sa vie commençait et il avait déjà été capitaine de l’équipe de France, du Racing Club de France, de l’équipe de Paris, du quinze de France militaire !

Yves du Manoir
Yves du Manoir

Il n’est pas sûr pourtant qu’Yves du Manoir eût aimé ces obsèques grandiloquentes, lui qui s’accommodait si bien de la frugalité et du minimalisme. Au retour de Brive où, le 11 décembre 1927, il avait joué ce qu’on ne savait pas être son dernier match pour le Racing, il avait choisi avec la plus désarmante simplicité de se coucher à même le couloir du train, affirmant qu’ainsi il respirerait mieux. Marcel de Laborderie, trois-quarts centre du RCF et de l’équipe de France, allait rapporter cette autre anecdote dans Le Miroir des Sports paru trois jours après l’enterrement:

« En voyage, il n’aimait guère s’embarrasser de bagages. Un jour où le Racing effectuait un séjour de cinq jours en Angleterre, sur le quai de la Gare du Nord, on le vit arriver simplement, les mains dans les poches, un livre sous le bras.
– Yves, où est ta valise?
– Ma valise? Pourquoi faire? J’ai là-dedans tout ce qu’il me faut!
Et il montrait les poches de son manteau gonflées et d’où émergeait un bout de brosse à habits ».
Au Père-Lachaise, le convoi funèbre est enfin parvenu à destination, drôle d’endroit d’ailleurs que ce recoin pentu et même escarpé, accentuant encore le malaise naissant d’un paysage de dernières demeures. Sur la tombe de la famille, on lit:

YVES LE PELLEY DU MANOIR
POLYTECHNICIEN OFFICIER AVIATEUR
1904-1928

Près de la tombe, la famille, un général, un colonel,  le Comité du Racing où l’on reconnaît Muhr, Gaudermen, Lerou, Bernstein, quelques figures: Bertrand de Jouvenel, Adolphe Jauréguy, Géo Lefèvre, les journalistes Frantz Reichel et Gaston Bénac, le vice-président de la FFR, M. Rigaud, qui aura ce mot: « Nul n’était plus vivant… » Les amis, les camarades, les sportifs, les footballeurs, les escrimeurs, les athlètes, les tennismen, les boxeurs,les hockeyeurs, tous les badauds, se sont fait une place, accrochés aux caveaux, piétinant quelques sépultures. De l’éloge funèbre de Robert Bernstein, seules quelques phrases leur parviennent: « Le plus grand joueur de rugby que la France ait produit…jamais eu un geste qui ne fût élégant et courtois…loyal, discipliné, chevaleresque…du Manoir, adieu! »

La suite est triste, bien sûr, en ce sale jour d’hiver que seuls les estaminets proches peuvent réchauffer. C’est dans l’un d’eux sans doute, que la confrérie des  » Vieilles Noix » fixe au 15 février, à 19h30, le  prochain dîner des « Doyens », au restaurant « Le Journal », 100, rue de Richelieu. Comme d’habitude, il conviendra de s’inscrire, moyennant 45 francs, auprès d’ Allan Muhr, l’homme à tout faire du Racing. Ils ont huit jours pour penser à Yves du Manoir, à trouver les mots pour le faire revivre. A expliquer comment une si brève existence, riche de 8 sélections seulement en équipe nationale, de 106 matchs en équipe première des Ciel et Blanc, a pu provoquer une telle ferveur et cet arc-en-ciel dans la grisaille de janvier.
Plus que tous les beaux discours et les compliments convenus, l’article du Britannique J. Packford dans « Sporting Life » nous met sur la voie:

«  La mort de du Manoir enlève au rugby français une des quelques personnalités qui avaient des idées très originales sur la façon de jouer au rugby. Il ne voulait pas accepter la théorie selon laquelle il était un simple agent de transmission entre le demi de mêlée et les trois-quarts. Il avait pris pour exemple le jeu de l’ouvreur anglais Davies, pour lequel il avait une intense admiration, ce qui le rendit plutôt impopulaire auprès des dirigeants français. Je reste persuadé que si le comité de sélection avait gardé du Manoir, celui-ci aurait élevé le niveau de l’attaque beaucoup plus haut. Mais ses tentatives de percées, aussi fréquentes que celles de Davies, n’étaient pas comprises des Français. Si on considère le nombre de fois où le vieux capitaine anglais a surpris les Français par ses mouvements individuels, on aurait pu penser que l’arrivée d’un joueur ayant les mêmes idées que Davies aurait dû être bien vue. »

ALORS, YVES DU MANOIR, REBELLE À L’ORDRE DU RUGBY ÉTABLI UNE FOIS POUR TOUTES, JEUNE HOMME DE SON TEMPS ATTIRÉ PAR LA NOUVEAUTÉ, PAR LA CRÉATION JUSQU’À  L’ORIGINALITÉ? CE QUELQUE CHOSE D’AUTRE QUE L’ON ENTREVOIT TRACE UN CHEMIN, CELUI D’UNE LÉGENDE EN MARCHE, SI PUISSANTE QU’ELLE EST PARVENUE JUSQU’À NOUS.

Nul n'était plus vivant...
Yves du Manoir
Yves du Manoir

Yves Franz Loys Marie Le Pelley Dumanoir (sans la particule…) naît le 8 août 1904 à Vaucresson ( Seine-et-Oise ), dans la « Villa des Buis », villégiature louée pour la saison. Le reste de l’année, la famille réside à Paris, au 1,rue de l’Alboni, dans le 16ème arrondissement. Le vaste appartement à une particularité: le métropolitain, ainsi qu’on le nomme alors, passe à hauteur des fenêtres. Le père, Mathieu, déclaré sans profession, est vicomte. Ce titre fut accordé le 5 novembre 1816, à la Restauration,à l’arrière grand-père de Yves, pour avoir choisi la royauté plutôt que la poursuite du rêve impérial. Il était capitaine de frégate et fut quelque peu flibustier. Suffisant pour suggérer des liens de parenté avec le célèbre corsaire malouin Robert Surcouf, d’autant que l’arrière grand-oncle, devenu comte dans les mêmes circonstances historiques et pour les mêmes raisons, était vice-amiral de la Royale. Les histoires de corsaires ont toujours fait rêver les enfants. Yves et ses frères Georges, Guy, Alain et Renaud se sont nourris des aventures de Pléville Le Pelley, marin à la jambe de bois, qui débuta corsaire et finit sénateur.

La mère, Jeanne, née Compte de Tallobre, est moins rêveuse. Frustrée peut-être de ne point jouir d’une particule, elle n’eut de cesse de transformer en Du Manoir le nom de Dumanoir, lequel figure pourtant sur l’acte de naissance de Yves, entre autres documents officiels. Elle y parvint, mariant l’ambition à la coquetterie. On peut toutefois considérer que la nomination dans l’ordre de la Légion d’Honneur du jeune capitaine de l’équipe de France et du Racing établit la vérité: le 5 juin 1930, c’est bien Yves Le Pelley Dumanoir ( en un seul mot ) qui est fait Chevalier à titre posthume.

Une enfance et une adolescence privilégiées. Le cerceau puis le patin à roulettes aux jardins du Trocadéro; la découverte à deux ans du ballon de rugby ramené du collège Stanislas par son frère Renaud; les fléchettes et le punching-ball dans la chambre partagée avec Guy et Alain; les courses de fond sur l’île des Cygnes avec ses frères; les grandes vacances à Berck, à La Baule, à Saint-Cast, où le vicomte a fait construire; l’apprentissage de tous les jeux d’eau et même le sauvetage d’une jeune fille au large de Saint-Cast, qui valut à Yves une médaille; la gymnastique qu’il pratiquait de manière non conventionnelle, recherchant souplesse et mouvements inédits, ce qui lui permit, plus tard, d’épater les copains devant les vestiaires de Colombes; les ascensions de la Grande Sure ou de Chamechaude depuis la propriété paternelle de L’Étang, dans le Dauphiné; les parties de luge à Vallorbe; le tennis qui lui enseigna le sens des trajectoires; les randonnées cyclistes d’une semaine avec des étapes de 160 kilomètres; les ballades en canoë avec Renaud:  ils montaient la tente et Yves s’endormait avec ses chaussettes rouges d’international…

Le plus grand joueur de rugby que la France ait produit...jamais eu un geste qui ne fût élégant et courtois...loyal, discipliné, chevaleresque...du Manoir, adieu!

Une éducation athlétique, donc. Ses épaules impressionnantes, sa puissante musculature, sa souplesse qui lui valut le surnom de « caoutchouc », firent qu’il ne fut jamais blessé, extravagante performance sur les champs de labour de l’époque sur lesquels s’ébattaient les plus durs des hommes. Cet athlète d’1,70m est gaucher. Avant le rugby où il inventa et excella, l’élève Yves du Manoir joua au football cinq ans en équipe scolaire, se contentant d’y briller. Il occupait le poste d’ailier gauche, qu’on désignait alors par le vocable « extrême gauche », peaufinant un jeu au pied révolutionnaire par sa puissance et sa précision. Au Racing ou en équipe de France, ses coups de pied de déplacement, fruits bizarres de l’observation et des mathématiques, donnèrent naissance à un jeu différent car plus varié, ce qui ne pouvait que satisfaire cet amoureux de l’innovation.

A l’inverse, sa scolarité est marquée par la tradition. Dès quatre ans, il rejoint ses frères à l’école Saint-Louis de Gonzague. Il y aura Notre-Dame-de-Bon-Secours, dans l’île de Jersey, où les pères jésuites imposent une stricte discipline. Son esprit d’indépendance se manifeste vite: puisque c’est l’unique matière qui le passionne, il ne se consacre qu’aux mathématiques. Quant aux punitions corporelles, elles le révoltent. Quatre années durant, le pensionnaire Yves du Manoir n’aura droit qu’à quelques échappées. Encore lui faut-il, pour rejoindre Saint-Cast, effectuer la traversée de Jersey à Saint-Malo. Et il a le mal de mer… Le temps de la première guerre mondiale, la famille du Manoir réside à L’Étang, en Dauphiné. Yves et trois de ses frères entrent en pension à Lausanne, au collège de Champittet. L’enseignement y fait la part belle à l’expression corporelle, au plaisir des jeux. 1919, retour à Paris, études à l’école Sainte-Geneviève à Versailles. Ses frères Guy et Alain y débutent le rugby. Yves les regarde puis renonce. Enfin, il entre au lycée Saint-Louis afin de préparer Polytechnique. Son père a toujours voulu qu’il intègre l’X. Un dimanche, il accompagne ses frères qui jouent au Racing Club de France, Alain en équipe seconde, un niveau honorable. Et Yves du Manoir demande à être admis en équipe juniors. Tout commence.

Au 2 bis, rue des Sycomores, domicile des du Manoir dans le seizième arrondissement de Paris, tout se termine pour Mathieu, le père, qu’une grippe cloue au lit. René, le frère aîné, réveille Yves dans la nuit du 5 juillet 1924. Leur père va mourir. Il meurt. Dans quelques heures, Yves doit passer la dernière épreuve du concours d’entrée à Polytechnique, une composition de mathématiques. Il sera reçu.

Yves du Manoir
Yves du Manoir

COLOMBES, 4 NOVEMBRE 1923.

C’est un drôle de jour, périlleux et euphorisant, de ceux qui accélèrent le temps et, si l’on en est digne, font passer d’un état à un autre. Yves du Manoir se divertit en équipe troisième, sur un terrain annexe, quand brusquement on vient le chercher.  Le Racing Club de France s’apprête à affronter le Stade Toulousain, champion de France, et il manque un demi d’ouverture. Le voilà titularisé. Le calme de ce jeune homme de 20 ans stupéfie car c’est la décennie de Toulouse. Les années vingt ont débuté par la finale perdue par le RCF face au Stadoceste Tarbais (3-8). Ensuite, les Toulousains jouent six finales en sept ans, en remportent cinq, réussissant notamment un triplé historique (1922, 1923, 1924). Cette année 1923, ils sont restés invaincus, accumulant 173 points contre 14 ! Sans trembler, le débutant fait de ce match angoissant une partie de plaisirs. Le dimanche suivant, il est titulaire à Poitiers. Mieux, le 18 novembre, il est de la rencontre contre le Stade Français, sommet du rugby parisien. Yves du Manoir jouera à huit reprises pour le Racing contre son meilleur ennemi. Six victoires, car l’homme sait se surpasser dans les grandes occasions.
Très vite, la rumeur enfle, celle de l’arrivée sinon d’un prodige, en tout cas d’un joueur pas comme les autres. L’ouvreur toulousain Henri Galau joue les quatre matchs du Tournoi des cinq nations 1924, ainsi que la finale olympique contre l’Amérique, à Colombes, réduite à une succession d’échauffourées et lourdement perdue ( 3-17 ). En toute discrétion, Yves du Manoir observe, apprend, analyse, échafaude. Et il est admis à Polytechnique, une grande joie, même si c’est au rang modeste de 184ème sur 224.

Les mathématiques s’emparent de lui, le dévorent. C’est un étrange garçon, solitaire et taciturne, dont son compère trois-quarts centre Marcel de Laborderie dira:  » Il se tenait souvent à l’écart, semblant rêver ou, le plus souvent, parcourant un roman. D’autres fois, il élaborait des combinaisons mathématiques que nul ne parvenait à expliquer », ajoutant:  » Sous des apparences timides, il démontrait la plus grande audace dans ses entreprises ».

Deux matchs de sélection, à Toulouse et à Béziers, le propulsent en équipe de France. Il s’apprête à vivre une première moitié d’année démentielle, jouant toutes les rencontres du Tournoi, deux fois la Nouvelle-Zélande et parvenant néanmoins à passer en année supérieure à Polytechnique. Rien de glorieux, certes: 223ème sur 228. Mais quoi ! Peut-on sérieusement penser que n’ont laissé aucune trace les plaquages des Irlandais « Jammie » Clinch et J.N Bradley, les dribblings de l’Écossais Buchanan, les rushes ravageurs d’un troisième ligne nommé William Wavel Wakefield, capitaine de l’Angleterre avant d’être député aux Communes et membre de la Chambre des Lords ?

Il se tenait souvent à l'écart, semblant rêver ou, le plus souvent, parcourant un roman.

Dans la décennie, les adversaires des Français sont redoutables. l’Angleterre accomplit quatre fois le Grand Chelem (1921, 1923, 1924, 1928); l’Écosse, obtenant son premier Grand Chelem en 1925, attendra une soixantaine d’années avant de retrouver une équipe aussi forte; l’Irlande et l’Ecosse partagent deux fois la première place dans le Tournoi (1926, 1927). Le 1er janvier 1925, par temps frais mais sur un bon terrain, 35 000 spectateurs s’enthousiasment devant la résistance des Français, finalement battus par les Irlandais, 9-3 et deux essais à un. Pour sa première sélection, Yves du Manoir est désigné le meilleur des trente. C’est énorme mais ce n’est rien car arrivent les All Blacks, effectuant leur deuxième tournée en Europe et en Colombie britannique. Palmarès de ces « Invincibles » : 32 matchs, 32 victoires, 858 points (dont 206 essais) contre 111.

Les Néo-Zélandais livrent leur première rencontre en France dans le nouveau stade olympique de Colombes, rempli de 45 000 spectateurs. Face à eux, une semaine après l’Irlande, une sélection d’internationaux dont le troisième ligne grenoblois Félix Lasserre est le capitaine, comportant trois Racingmen : de Laborderie, du Manoir, Piquiral. Perdre 37 à 8, c’est violent; mais il y a eu, dès la 5ème minute, l’essai de Marcel Besson, l’ailier du CASG et c’est merveilleux. Il n’a fallu qu’un instant en effet, d’une lumineuse brièveté, pour qu’ Yves du Manoir casse les codes du rugby tel qu’il était joué jusque là, se projetant brutalement dans la modernité. Recevant la passe du demi de mêlée du RC Rouen Clément Dupont, Yves du Manoir, refusant son rôle déjà écrit de simple courroie de transmission, envoya une passe immense à son ailier, placé loin de lui, près de la touche. Les centres n’en revenaient pas tandis que Besson filait à l’essai, d’une course d’autant plus dévorante que le geste de du Manoir avait pétrifié la défense des All Blacks. Cette passe sautée, comme on la nommerait maintenant, cette irruption d’inspiration, de réflexion, de calcul peut- être, en tous cas de vision, cette offrande portée par une révolution gestuelle et intellectuelle définit Yves du Manoir, quelqu’un d’autre.

TOULOUSE, LE 18 JANVIER 1925.

Le 18 janvier, Toulouse accueille pour la première fois un match international. Pour voir les All Blacks, c’est la ruée, certains trains sont doublés, d’autres triplés. Il fait beau et le stade des Ponts-Jumeaux déborde de 32 500 spectateurs. Dès midi, les tribunes populaires ont été envahies. On crie « Nepia, Nepia ! », du nom de l’arrière maori des All Blacks, 19 ans et formidable relanceur, considéré aujourd’hui encore comme l’un des génies de ce jeu. Chaque fois que la « marée noire » lui en laisse l’occasion, Yves du Manoir observe George Nepia. Dans un domaine au moins, il va en tirer profit. Explications de Marcel de Laborderie:  » Yves fut étonné par les acrobaties de l’arrière néo-zélandais, qui se pliait jusqu’à terre pour échapper aux étreintes de ses poursuivants. Il s’en inspira et, joignant à son audace des qualités de force et de souplesse extraordinaires, ses bras touchant terre, il échappait à l’arrêt de plusieurs adversaires, par des esquives pratiquées en force ». Ainsi naquit sa course étrange, buste baissé.

Cinq essais néo-zélandais, 17-0 à la mi-temps, le match est cruel jusqu’aux deux essais de Cassayet et de Ribère. 20-6 pour les All Blacks, dix minutes à tenir… C’est au-dessus de leurs forces. Les Français s’inclinent 30-6 face à l’une des plus grandes équipes de tous les temps. Six jours plus tard, à Edimbourg, le quinze de France tient une mi-temps, atteinte sur le score de 5 à 4. Le drop-goal vaut alors 4 points et celui d’Yves du Manoir est si puissamment frappé que le ballon a dû se poser sur les eaux du Loch Ness. Après, c’est la noyade: 25-4, 7 essais écossais dont 4 pour l’ailier gauche Smith et 2 pour l’ailier droit Wallace. Le retour est long. Du Manoir lit, fait des équations, disserte avec Marcel de Laborderie du jeu de l’ouvreur anglais W.J.A. Davies qui, comme lui, aime sortir du cadre et attaquer directement la ligne de défense.

À 20 ans et cinq mois, Yves du Manoir vient de jouer quatre matchs internationaux en 24 jours. Pas question de se reposer, un mot inconnu de l’école polytechnique. Et il y a le Racing… L’équipe de France frôle l’exploit dans les deux derniers matchs du Tournoi. Malgré l’essai de Marcel de Laborderie, les Gallois l’emportent difficilement (11-5) le 28 février à Cardiff. Le 13 avril, à Colombes, des Anglais dominateurs marquent deux essais par Wakefield et l’ailier Hamilton-Wilkes, mènent 13-5 au repos. La seconde mi-temps est un grand combat, un formidable frisson. Les Français viennent mourir à 2 points ( 11-13 ) avec pour consolation d’avoir inscrit trois essais, un de plus que l’Angleterre. Du Manoir n’a pas hésité à percuter l’ouvreur Myers, élargissant encore son registre. Néanmoins, l’équipe de France n’a toujours pas vaincu l’équipe d’Angleterre.

Épuisé, du Manoir? Grâce à Marcel de Laborderie, on sait que l’ouvreur du Racing à de la fatigue une définition très personnelle. Précisions de l’ami parues dans Le Miroir des Sports: « Ne le vit-on pas, en 1925, disputer avec succès, le samedi, un match armée française-armée anglaise à Londres, voyager de nuit, suivre le dimanche matin la course Versailles-Paris et, l’après-midi, faire une remarquable partie dans un Paris-Londres! »

Les journaux parlent de lui. Il est connu, sinon célèbre. Mais il ne parvient toujours pas à donner son avis dans une conversation. Il est le même sur le terrain. C’est un ouvreur qui jamais ne donne d’ordres. Au contraire, il se veut à l’écoute de ses partenaires afin, dit-il, de pleinement les satisfaire. Avec le Racing, il s’amuse. A Polytechnique, il s’accroche.
En 1926, il ne joue qu’une fois en équipe de France. Le 2 janvier, à Colombes, l’Écosse l’emporte largement 20 à 6. 5 essais, dont trois de l’ailier A.C. Wallace contre un seul, celui du troisième-ligne centre du Racing, Etienne Piquiral. Avec le demi d’ouverture écossais Herbert Waddell, Yves du Manoir a trouvé un adversaire à sa mesure. Joseph Pascot, Vincent Graule, Joseph Sourgens, lui succèdent. Il n’en éprouve aucune colère, aucune aigreur. Le sport pour lui n’est pas une carrière mais un dérivatif. Il prend cependant le noble au jeu au sérieux. Cette année-là, sont promulguées deux nouvelles règles, venues d’Australie et de Nouvelle-Zélande, afin de combattre le rugby à treize naissant. La première oblige les joueurs à se placer derrière la dernière ligne de la mêlée; la deuxième interdit le coup de pied direct en touche au delà des 22 mètres. Du Manoir se penche  sur la seconde, esquisse quelques dessins, élaborent deux ou trois équations et quand Marcel de Laborderie lui demande si cette règle ne va pas le gêner, il obtient cette réponse:

– Pourquoi? Il est simple de frapper le ballon d’une certaine façon: ainsi il rebondit sur le sol de telle manière qu’il gagne la touche à grande vitesse; nul n’a le temps d’intervenir.
– Il trouvait ça simple, soupire Marcel.

De petits clubs parfois sollicitent du Manoir. Il s’y rend. Il noue des liens forts avec le club de Saujon, près de Royan. Dès qu’il arrive, un match est organisé entre Saujon, qu’il renforce, et une sélection de la région. A la fin, ses camarades lui offrent un bouquet de fleurs. Il en est horriblement gêné.
A la sortie de Polytechnique, il se classe 218ème sur 227.

Il fait son service militaire. Avec le Racing, il joue 26 matchs en cette saison 1926-1927, parfois centre ou arrière, quand on le lui demande. L’équipe de France ne se porte pas très bien, attirant ce commentaire de Géo André, trois-quarts aile international du RCF, auteur des deux essais de la finale perdue de 1912 face au Stade Toulousain (8-6), double médaillé olympique en athlétisme et devenu journaliste : « Nous n’avons plus d’école, notre rugby est mièvre, sans couleur nationale. Nous tâtonnons en dehors de toute technique sérieuse ».
La vie s’écoule et c’est une belle vie. Nul ne s’en doute, bien sûr, mais le chant funèbre d’Yves du Manoir est déjà en train d’être composé. Bientôt, il sera une statue puissante, œuvre du sculpteur Jean Puiforcat, devant la tribune d’honneur de Colombes, son stade de toujours. Bientôt, le Racing Club de France créera le Challenge du Manoir qui, dès 1931, exaltera le beau jeu. En attendant, il vit pleinement, à haute altitude. Il voulait la marine nationale, il a échangé son affectation pour l’aviation, parce qu’un copain le lui a demandé. Il est comme ça, Yves.

Du Manoir retrouve l’équipe de France le 1er janvier 1927, à Colombes, match d’ouverture du Tournoi des cinq nations que l’Irlande et l’Écosse vont remporter à égalité. Sur le cliché de l’équipe, du Manoir, assis les bras croisés, sourit de bonheur; il est encadré par Edmond Vellat, ailier du F.C. Grenoble et Édouard Bader, demi de mêlée de la S.S. Primevères; debout, deux Racingmen : le numéro 8 Étienne Piqueral est le plus grand des avants tandis que le talonneur Charles-Antoine Gonnet, buteur et poète à ses heures, regarde ailleurs. Ce France-Irlande est une rude bataille et les spectateurs s’en prendront à l’arbitre, l’Écossais M.L.R. Scott. Les Irlandais l’emportent 8-3, grâce à un essai de Davy, ouvreur talentueux, et une transformation et un but de pénalité du grand trois-quarts centre G.V. Stephenson qui, retenu à 43 reprises, restera longtemps recordman des sélections du rugby mondial.

À Edimbourg, le 22 janvier, Yves du Manoir est capitaine du quinze de France. Il a 22 ans. Cette nomination est vécue par ses frères comme un honneur familial. Devant plus de 50 000 spectateurs, la première mi-temps, atteinte sur le score de 20 à 3, est un cauchemar. En seconde mi-temps, c’est un autre match. Soulagés par le jeu au pied de du Manoir, les Français y font jeu égal, 3 à 3, terminant la partie sur une défaite incontestable (20-6), rendue acceptable par les deux essais du Racingman Piquiral et du pilier gauche du CASG, Robert Hutin. Avec réalisme, Yves du Manoir constate qu’en deux rencontres, les ouvreurs adverses Davy et Waddell ont inscrit trois essais. Il lui faut trouver une réponse individuelle à ce qui est une carence collective. Il se promet d’y réfléchir.

Equipe de France
Equipe de France

Plus jamais il ne rejouera en équipe de France. Il dit avec élégance: « Les sélectionneurs ont dû trouver mieux que moi ». Yves fait son service militaire dans l’armée de l’air en tant qu’observateur puis s’engage pour un an: il tient à passer son brevet de pilote. En mars, son meilleur ami, Jean Récamier, meurt de ses brûlures après l’incendie d’un ballon captif. Pour Yves, c’est une blessure ouverte, une douleur qui ne le quittera plus.

C’est sans lui que le 2 avril, à Colombes, l’équipe de France bat l’Angleterre pour la première fois (3-0), un essai de Edmond Vellat. L’épisode est glorieux, il peut aussi apparaître cruel au meilleur demi d’ouverture de sa génération, passé si près de la victoire deux ans plus tôt. Il se prend de passion pour la motocyclette, le paie de quelques chutes. Le 15 août, il dévore en moto  les 400 kilomètres qui le séparent de la résidence familiale de L’Étang. Ses premiers mots:  » Maintenant, je sais déraper ! » Sa moto et lui escaladent à toute vitesse les cols de la Grande Chartreuse et, en septembre, font le tour de la Bretagne. En octobre, il rejoint le camp d’Avord afin de se consacrer à son apprentissage de pilote. D’abord, les exercices au sol, puis les vols en double commande. En novembre, de retour à Paris, il s’écrie:

« ÇA Y EST, JE VOLE SEUL ! »

Une idée l’a envahi, qui est une fascination, l’aventure ultime des hommes et de quelques femmes de ce temps: la traversée de l’Atlantique en avion. Yves du Manoir  l’évoque sans cesse: « L’important, c’est que ce soit fait. Que ce soit moi ou un autre qui réussisse, je m’en moque éperdument ». Et il ajoute: « De toutes façons, la mort en avion, n’est-ce pas la plus belle des morts? »

Il s’éloigne du rugby. En cette année 1927, il ne joue que sept fois pour le Racing. Il refuse même de se déplacer à Bordeaux pour un match capital tout comme il renonce au match de sélection de Cognac. Mais, fidèle à lui-même, il participe à un match de propagande opposant, à Bourges, l’US Berry, qu’il commande, au Stade Clermontois. Maintenant vont s’accumuler les dernières fois. Le 1er novembre 1927, il porte encore une fois un maillot bleu, celui de France B opposée à la Roumanie à Jean-Bouin, retrouvant la douceur de la victoire (44-3). De ce jour date sa photographie la plus célèbre: buste droit, ballon au bout des doigts, balancement des bras approprié, il cadre et arrête l’ailier droit roumain avant de décaler son propre ailier. Le 20 novembre, sous le maillot du Racing, il joue avec son frère Alain une ultime fois. Une semaine plus tard, il fait ses adieux à Colombes, mais il ne le sait pas. A chaque fois, il s’enthousiasme auprès de ses camarades des possibilités infinies qu’offre un avion, leur montre des photos, leur explique des acrobaties. Il est dans un autre monde.

Yves du Manoir face à la Roumanie le 1 novembre 1927
Yves du Manoir face à la Roumanie le 1 novembre 1927

AVORD, LE 26 DÉCEMBRE 1927.

Le 26 décembre 1927, à sept jours de sa mort, il décolle d’Avord sur son Caudron. Pour obtenir la première épreuve de son brevet de pilote, il lui faut parcourir le trajet Avord-Tours-Avord et, en cours de vol, monter à 2000 mètres et y rester une heure. Il réussit: il se pose à Tours pour le contrôle obligatoire, repart, grimpe à 2000 mètres et, quand même, doit se poser à nouveau pour demander la route d’Avord et de son camp militaire. C’est l’aviation d’alors, incertaine, risquée, merveilleuse.

Le 2 janvier 1928 est un jour comme tous les jours, avec un matin et une après-midi. Un sale jour. Ce lundi matin tragique, avant de prendre son envol, avant de tomber du ciel, Yves du Manoir pense forcément au France-Écosse qui se déroulera quelques heures plus tard à Colombes. Il est certain qu’intérieurement, il souhaite bonne chance à son successeur Henri Haget, demi d’ouverture du CASG. Car du Manoir est un homme de loyauté. Il pense forcément à ses deux camarades du Racing, le trois-quarts centre Géo Gérald et le pilier gauche André Loury, qui seront de la partie. Car Yves est un homme d’amitié. Songe-t-il, comme un regret, à quelques-uns de ces gestes qu’il aimait tant accomplir, les grands coups de pied de déplacement déconcertants pour l’adversaire ou l’ardeur qu’il mettait en attaque pour décaler son partenaire? Il a longtemps conservé une photographie d’un Racing-Stade Français sur laquelle, à l’instant d’être plaqué, il avait donné à Laurent, l’ailier international, lui ouvrant ainsi une voie royale. Le Racing l’avait emporté 13-6 ce 9 novembre 1924, il y plus de deux ans, il n’était pas encore international. Un autre temps.

Son temps se finit. Il se concentre sur sa dernière épreuve, songe un instant qu’il va survoler la propriété de son beau-père … Un épais brouillard dissimule la campagne berrichonne, ça y est, il a décollé. Il monte à 1000 mètres. Il doit parcourir une sorte de triangle qui relierait Avord, près de Bourges, à Romorantin et à Châteauroux. Mauvais temps, vraiment. À Romorantin, il se fait contrôler. Tout va bien, Yves. Cet amoncellement de nuages, ce n’est que la préfiguration de la traversée de l’Atlantique, que le mur des All Blacks en défense, que des Écossais se ruant sur lui quand il déclenche son drop-goal. Comment imaginer que dans trois jours, à l’hôpital de Bourges, l’équipe de l’US Berry en larmes, la délégation du Racing, 200 pilotes et élèves du camp d’Avord, assisteront à la levée du corps et, devant des chars d’assaut impassibles, accompagneront sa dépouille mortelle jusqu’au train pour Paris? Il est en vie, son sang bouillonne, il est calme. Mais il fait une erreur. Voici la bifurcation de Valençay; là, il lui faut suivre la route qui mène à Châteauroux, dans cette purée de poix, il oblique vers Issoudun. Il se perd. Il est perdu.

De toutes façons, la mort en avion, n'est-ce pas la plus belle des morts?

Il approche d’une ville, il descend à 500 mètres, n’aperçoit pas le camp militaire, que faire, voilà, il va suivre cette ligne de chemin de fer, il descend encore. Il est à quoi, 25 mètres du sol ? Une gare ( c’est celle de Reuilly ), il ne parvient pas à lire le nom de l’agglomération, il faut qu’il descende encore, il veut être pilote, l’Atlantique… Le choc est effroyable. La queue du Caudron a heurté un petit peuplier, haut de quatre mètres, obstacle dérisoire. L’appareil est projeté à plusieurs dizaines de mètres et se plante en terre, verticalement, comme un drapeau. À Colombes, les Français vont baisser pavillon, perdre 15 à 6 et 5 essais à 2. Sur le chemin de la gare, une autre, celle du Stade, on entendra des spectateurs maugréer:  » On n’aurait pas pris cinq essais avec du Manoir ! »

À Reuilly, Yves respire encore. Il a été éjecté, repose à même le sol, il n’est pas couvert de sang, il se bat, il a la colonne vertébrale brisée. Il expire au bout d’un quart d’heure. Une immensité. Un homme alors ouvre sa veste, cherche ses papiers. Sur le cœur d’Yves du Manoir, il trouve une photographie, l’image mortuaire de Jean Récamier, son ami.

Olivier Margot

1904
Naissance

Yves Franz Loys Marie Le Pelley Dumanoir (sans la particule...) naît le 8 août 1904 à Vaucresson ( Seine-et-Oise ), dans la "Villa des Buis", villégiature louée pour la saison.

1 janvier 1919
Entrée au Racing Club de France

Un dimanche, il accompagne ses frères qui jouent au Racing Club de France, Alain en équipe seconde, un niveau honorable. Et Yves du Manoir demande à être admis en équipe juniors. Tout commence.

4 Novembre 1923
Racing Club de France vs Stade Toulousain

Yves du Manoir se divertit en équipe troisième, sur un terrain annexe, quand brusquement on vient le chercher. Le Racing Club de France s'apprête à affronter le Stade Toulousain, champion de France, et il manque un demi d'ouverture. Le voilà titularisé.

5 juillet 1924
Polytechnique

Leur père va mourir. Il meurt. Dans quelques heures, Yves doit passer la dernière épreuve du concours d'entrée à Polytechnique, une composition de mathématiques. Il sera reçu.

1er janvier 1925
Première sélection en équipe de France

Le 1er janvier 1925, par temps frais mais sur un bon terrain, 35 000 spectateurs s'enthousiasment devant la résistance des Français, finalement battus par les Irlandais, 9-3 et deux essais à un. Pour sa première sélection, Yves du Manoir est désigné le meilleur des trente.

1er janvier 1927
Retour en Equipe de France

Du Manoir retrouve l'équipe de France le 1er janvier 1927, à Colombes, match d'ouverture du Tournoi des cinq nations que l'Irlande et l'Écosse vont remporter à égalité. Sur le cliché de l'équipe, du Manoir, assis les bras croisés, sourit de bonheur.

22 janvier 1927
Yves du Manoir Capitaine

À Edimbourg, le 22 janvier, Yves du Manoir est capitaine du quinze de France. Il a 22 ans. Cette nomination est vécue par ses frères comme un honneur familial.

11 décembre 1927
Dernier match en Ciel et Blanc

Brive - Racing Club de France

26 décembre 1927
Avord-Tours-Avord

Le 26 décembre 1927, à sept jours de sa mort, il décolle d'Avord sur son Caudron. Pour obtenir la première épreuve de son brevet de pilote, il lui faut parcourir le trajet Avord-Tours-Avord et, en cours de vol, monter à 2000 mètres et y rester une heure.

2 janvier 1928
Dernier vol

Le 2 janvier 1928 est un jour comme tous les jours, avec un matin et une après-midi. Un sale jour. Ce lundi matin tragique, avant de prendre son envol, avant de tomber du ciel, Yves du Manoir pense forcément au France-Écosse qui se déroulera quelques heures plus tard à Colombes.

A JAMAIS LES PREMIERS

Bientôt, ils abriteront leurs propres rêves, car ils sont la jeunesse du monde. En cet automne 1880, dans la salle des pas perdus de la Gare Saint-Lazare, ils courent comme on aime la première fois. Leur corps exulte, leurs yeux rient, leurs mains s’ouvrent déjà à la passe, ce lien entre les hommes. Mais ils n’ont pas de ballon, alors ils courent, toujours plus vite, expérimentant la liberté d’être, caractéristique de la jeunesse. En ce lieu ouvert à l’avenir, au progrès, à la révolution industrielle qu’est une gare, ils se défient, ils courent vers leur destin, portés par ce sentiment étrange d’être libre, plus libres en tous cas que dans la cour du lycée Condorcet, ce temple de la connaissance, qu’ils fréquentent en bons élèves. Ils sont ensemble, ils se sont reconnus et cette reconnaissance s’ajoutant à la connaissance, les porte à cette exaltation qui, peut-être, s’appelle le bonheur. Parmi eux, on jurerait avoir vu Henry Chavancy, capitaine et trois-quarts centre du vingt et unième siècle, mais non, c’est aller trop vite, ce serait devancer l’histoire.

Racing Club de France vs Stade Français Paris
Racing Club de France vs Stade Français Paris

Les jeunes gens bien nés de Condorcet sont rejoints par ceux de l’École Monge, futur lycée Carnot, puis par ceux du collège Rollin dès l’année suivante. Ils ont fait école. La troupe grossit, les courses sont échevelées, c’est un hymne à la joie d’être vivant. Ils se nomment Twight, d’Arnaud et de Hainaut et, le jeudi 20 avril 1882, ces trois-là fondent le Racing Club. C’est audacieux mais ce Racing n’est pas le premier club parisien. Le Paris Football Club l’a précédé de trois ans, il disparaîtra en 1886. Quand un arrêté préfectoral donne officiellement naissance au Racing Club de France, le 21 novembre 1885, plus d’une centaine de membres y pratiquent déjà le rugby, le tennis, la course à pied, le cross country !
Ces adolescents, ces jeunes hommes, inventent une manière sportive d’être au monde. En France, c’est au Havre probablement que tout commence grâce de jeunes Anglais, lesquels, nous précise Henri Garcia, ancien directeur de la rédaction de L’Équipe, s’adonnent au football-rugby « sur un terrain vague entre la rue Augustin-Normand et la rue François 1er « . Naîtra le Havre Athletic Club, premier club français, plus célèbre pour sa pratique du football que pour celle du rugby. Il faut dire que si l’on parvient à être précis -une prouesse- sur l’emplacement du terrain vague des débuts, on ne peut guère l’être sur les règles hésitantes de l’époque, oscillant entre football et rugby, obéissant en cela au principe fondamentalement libertaire qui fonda le geste transgressif de William Webb Ellis, prenant le ballon à la main et courant le déposer dans le camp adverse à la joyeuse stupéfaction de ses camarades et de ses professeurs de l’université de Rugby.
Au bois de Boulogne, à Paris, sur le terrain du tir aux pigeons, d’autres jeunes Anglais, négociants en tissus, font leurs universités. Dès 1877, ils fondent les « English Taylors », attirant les jeunes Parisiens par leur acharnement et la splendeur de leurs couleurs, maillot bleu et croix de Malte rouge. Le rugby essaime. Si le Racing est né en 1882, le Stade Français surgit en 1883, ainsi qu’officiellement l’Association Athlétique Alsacienne, l’Association Athlétique du lycée Buffon…Pendant quelques années, le rugby sera d’abord un sport d’écoliers.

LES COMMENCEMENTS SONT PROPICES AUX HOMMES D’EXCEPTION. NOUS EN AVONS RETENU TROIS, DANS LE DÉSORDRE DE L’ÉPOQUE. TROIS HOMMES DONT LE NOM DEMEURE.

Le premier se nomme JEAN CHARCOT, passera à la postérité pour ses recherches océanographiques dans les régions polaires et pour sa disparition, en 1936, à bord du « Pourquoi pas? » En 1880, Jean Charcot a 13 ans, est élève de l’école alsacienne, lorsqu’il crée une « société scolaire ». Il l’intitule les « Sans-Nom », fait imprimer 130 cartes de membres.

Avec l’Olympique, dont il fut l’un des fondateurs, Jean Charcot jouera deux finales de championnat de France au rude poste de pilier droit. La première est lourdement perdue, le 17 mars 1895 à Courbevoie, face au Stade Français (0-15); la seconde, en 1896, tient lieu de revanche face au même adversaire (12-0), en finale d’une poule réunissant l’Olympique, le Stade Français, le Racing, le Cosmopolitan Club, l’Union Sportive de L’Est.

Il existe cette belle interview de Charcot, datée de 1930 et exhumée par Henri Garcia: « Je suis toujours resté troisième ligne droit, et ce poste que j’aimais, je ne l’ai pas quitté quand je suis passé plus tard au Racing. Avec une fraction dissidente (du Racing), nous avions un jour formé l’Olympique qui battit les meilleures équipes françaises et aussi l’université d’Oxford. Nous portions un maillot blanc avec un O noir encadré d’ailes de Walkyries rouges. En 1896 je jouais encore. J’étais alors étudiant en médecine, peut-être même chef de clinique (…) Mais mon souvenir le plus cher est celui du temps où les camarades me hélaient « Hello Sailor ! » à cause de mon béret de marin. »

Avec une fraction dissidente (du Racing), nous avions un jour formé l'Olympique qui battit les meilleures équipes françaises et aussi l'université d'Oxford.

FRANTZ REICHEL est notre deuxième homme. On peut le voir jouant au rugby, immortel, dans le parloir du lycée Lakanal, à Sceaux, près de Paris. La fresque, datée de 1899, est une peinture à l’huile sur toile; à gauche, les joueurs, parmi lesquels Reichel et probablement l’écrivain Jean Giraudoux; à droite, les spectateurs en un parterre choisi. Frantz Reichel est l’un des héros du Racing Club de France, toutes époques confondues, l’un de ceux qui ont donné à ce jeu naissant ses lettres de noblesse. L’homme, le sportif, le dirigeant, le journaliste sont omniprésents. Le championnat de France des juniors de plus de 19 ans porte toujours son nom. Frantz a 18 ans quand il découvre le sport en 1888, il est élève à Lakanal, fonde une association athlétique scolaire, revêt le maillot du Racing. Dès 19 ans, ayant fini son droit, il devient journaliste. Il présidera le syndicat de la presse sportive ainsi que son association internationale et mourra d’une crise cardiaque, au travail, au Figaro, le 24 mars 1932.

Frantz Reichel est un sportif accompli, pratiquant maintes disciplines, l’escrime, la boxe, l’automobile… Il survolera le Mont Blanc en ballon et brillera en athlétisme: sélectionné dès 1894 pour le 110 mètres haies des Jeux Olympiques d’Athènes de 1896, il détiendra également le record de l’heure (16,611 km). C’est en rugby qu’il donnera sa pleine mesure, par sa vitesse et son intelligence. En 1891 par exemple, il prend l’initiative de former deux équipes du RCF. L’une est commandée par Gonzales de Candamo, l’autre par lui-même. Le 11 avril, probablement pour répondre à une pluie décourageante, il invente l’entraînement avec opposition. Les deux équipes s’affrontent d’abord en football association puis, après quelques minutes de repos, en rugby. Pour la petite histoire, l’équipe de Reichel l’emporte les deux fois (3-0 et 5-0). Champion de France avec le Racing en 1892 et 1900, souvent capitaine, l’ailier gauche Frantz Reichel met à son actif quelques exploits mémorables. Deux exemples seulement car il n’a pas fini de faire parler de lui dans ce premier chapitre. En 1894, cinq équipes se disputent le titre. En match de poule, le Racing éparpille l’AS Asnières 94-0, 8 essais de Frantz Reichel.

Reichel, un caractère

Le 15 décembre 1895, à Levallois, le Racing Club de France bat Oxford 3-0, un essai de Frantz Reichel. C’est la première victoire internationale du rugby français. Par ses réussites sur le terrain, par son autorité et son inventivité, par son action incessante auprès de Pierre de Coubertin dès 1887, qui le mènera à la commission des Jeux d’Athènes, Frantz Reichel peut légitimement être considéré comme l’un des fondateurs du sport en France.

Et le journaliste sera toujours intransigeant. Depuis Athènes, qui tente d’organiser les Jeux de 1896, il écrit : « La commission des Jeux Olympiques perd de plus en plus la tête et pourtant elle a à son service la compétence de M. de Coubertin. Mais celui-ci, en dépit de tous ses efforts, ne peut parvenir à parer à l’affolement de ses collaborateurs (…). Il paraît aujourd’hui que le programme serait définitif. La chose me semble bien prodigieuse. Si tout était arrêté, décidé, les organisateurs seraient désespérés de ne plus avoir quelque futile prétexte pour jouer aux débordés, aux affolés. Ça leur permet d’ailleurs de ne fournir à la presse aucun renseignement. Ils n’ont jamais le temps ». Reichel, un caractère !

 

Même PIERRE DE COUBERTIN a été jeune. Il a 24 ans et il marche dans Paris. Il a quitté l’hôtel particulier du septième arrondissement où il est né au 20, rue Oudinot, et il descend maintenant la rue Éblé, laquelle abritera le siège du Racing Club de France. Il marche, laissant sur sa droite l’actuel lycée Victor-Duruy et les Invalides. Dans quatre ans, c’est lui et personne d’autre qui arbitrera la finale du premier championnat de France de rugby, Racing-Stade Français. Quelques mois plus tard, le 25 novembre 1892, à 8 heures 30 du soir, il prononcera à La Sorbonne un discours extraordinaire, prônant le rétablissement des Jeux Olympiques. Son intervention sera nettement moins applaudie que la prestation des musiciens de l’Harmonie de la Belle Jardinière…

Coubertin se dirige maintenant vers la Seine, il contourne l’École militaire. Le voilà au Champ-de-Mars, devant le chantier immense de la Tour Eiffel, dont la jonction des quatre arêtes et du premier étage vient d’être réalisée. Cette tour, dont l’érection semble outrager les bonnes mœurs, vaut à Gustave Eiffel, architecte de la modernité, une cabale des gens de lettres et des arts. Guy de Maupassant s’insurge: « J’ai quitté Paris et même la France, parce que la Tour Eiffel finissait par m’ennuyer trop. »

Il faut imaginer Pierre Fredi, baron de Coubertin, issu d’une famille riche, très catholique et monarchiste, devant cette œuvre prodigieuse et démesurée, ce défi jusque là inimaginable, contemplant cette utopie en voie d’être achevée. Plus tard, désignant le sport dans son ensemble, il écrira dans l’un de ses nombreux ouvrages: « La tendance du sport vers l’excès, voilà son essence, sa raison d’être, le secret de sa valeur morale (…) Il veut plus de vitesse, plus de hauteur, plus de force…toujours plus. C’est son inconvénient, soit ! au point de vue de l’équilibre humain. Mais c’est aussi sa noblesse, et même sa poésie. »

Il faut l’imaginer dévorant « La vie de collège de Tom Brown », de Thomas Hughes, dont l’action se situe à Rugby, quand y enseignait Thomas Arnold, lequel eut l’intelligence de laisser les élèves s’épanouir en établissant eux-mêmes les règles des jeux. Il faut l’imaginer feuilletant sans cesse  « Scènes de la vie en Angleterre« , de Taine, au point que l’ouvrage doit s’ouvrir de lui-même sur la description de la fête qui suit la course d’aviron Oxford-Cambridge: « Le soir, il y a des discours, des applaudissements, des toasts, des refrains chantés en chœur, un joyeux et glorieux tumulte. » Cette atmosphère ne vous évoque rien ?
Pierre de Coubertin est tellement « rugby » qu’il écrit le 20 février 1892, quelques semaines avant le premier sacre du Racing Club de France: « Le parfait footballeur doit, à tout instant de la partie, être prêt à ramasser ou à recevoir le ballon, à le passer, à courir, à charger, à prendre une décision rapide, à se taire et à obéir. Comptez je vous prie, sans parler des qualités physiques, combien de qualités morales sont ainsi mises à contribution: l’initiative, la persévérance, la possession de soi-même, le jugement, le courage (…) Il faut réfléchir à ces choses pour comprendre les paroles que m’adressait un professeur du collège de Harris: « J’aimerais mieux faire manquer deux classes à mes élèves qu’une seule de ces parties. (…) L’instruction se refait; le caractère ne se refait pas. »

L'instruction se refait; le caractère ne se refait pas

Pierre de Coubertin est un bâtisseur de rêves, un organisateur d’impossible. Il a fréquenté l’université de Cambridge et c’est avec émotion qu’il salue le choix du Racing Club de France de porter le maillot ciel et blanc, couleurs de Cambridge justement. Et c’est en homme de froide raison qu’il accueille la décision du conseil municipal, datée du 28 février 1886, de concéder au Racing la pelouse de la Croix-Catelan. C’est le quatrième terrain des « ciel et blanc », signe d’une puissance prometteuse. Le 31 mars 1889, la Tour Eiffel est achevée. Le 15 mai, Coubertin est l’un des premiers à en faire l’ascension, à pied, jusqu’au deuxième étage. L’ascenseur est mis en service le 26 mai. Durant les 173 jours de l’Exposition universelle, 1 953 122 visiteurs graviront ce « squelette disgracieux », selon le mot réactionnaire de Maupassant.

Le vendredi 27 novembre 1887, l’Union des Sociétés françaises des sports athlétiques (USFSA) est créée à Ville-d’Avray. C’est une étape décisive. Pierre de Coubertin est inévitablement nommé secrétaire général de cette première organisation d’envergure du sport français. Le 25 mars 1890, l’école Monge remporte le premier championnat interscolaire en dominant l’École alsacienne 6 à 1, le lycée Lakanal étant le troisième participant du tournoi. Le 5 avril, paraît le premier numéro des « Sports Athlétiques », hebdomadaire de l’USFSA, laquelle regroupe déjà cinq sociétés dites affiliées: le Racing Club de France, le Stade Français, l’Association Athlétique Alsacienne, l’Association Athlétique du lycée Buffon, l’Association Athlétique de l’école Monge, ainsi que neuf sociétés dites reconnues: le Sport Athlétique du lycée Lakanal de Sceaux, l’Association Sportive La Lenette, émanation du lycée Janson de Sailly, l’Association Sportive de Louis-le-Grand, l’Union Athlétique du lycée Michelet, de Vannes, les Francs Coureurs, la société de Sport de l’île de Puteaux, l’International Athlétique Club et une société de province, le Stade Bordelais qui, avant la première guerre mondiale, règnera sur le rugby français. Huit associations se disputent le premier championnat de France inters scolaires. Il faut quatre semaines pour les départager sur le terrain de Saint-Cloud, au bois de Boulogne. Un chêne trônant au milieu de la pelouse, il n’est pas exclu que les prémisses du cadrage-débordement aient vu le jour pour l’occasion. Le 26 février 1891, toujours à Saint-Cloud, par grand beau temps, le lycée Michelet finit par avoir raison de l’École alsacienne (5-3). Pendant ce temps, les clubs civils se multiplient, à Dieppe, Béthune, Perpignan, Troyes… Apparaissent des équipes au nom magnifique, telle la Société des Francs Joueurs du lycée Corneille de Rouen. C’est le printemps du rugby.

À la fin de l’année 1891, le Racing Club de France compte 90 membres actifs déboursant 5 francs par mois, et 50 membres honoraires à 40 francs par an, le droit d’entrée s’élevant pour tous à 20 francs. 1892 est l’année immense du Racing. Dans sa fameuse « Fabuleuse Histoire du Rugby », Henri Garcia rapporte ce texte des « Sports Athlétiques »: « La construction définitive du chalet du Racing Club au bois de Boulogne est chose absolument décidée: le traité avec l’entrepreneur est signé (…) La construction une fois terminée comprendra deux vestiaires avec lavabos et deux cabines pour changer de vêtements sans être obligés de le faire dans la salle commune. Une pièce est réservée à l’hydrothérapie; des appareils seront installés qui permettront aux membres de prendre des douches. Un vestiaire-salon réservé aux dames avec deux cabinets de toilette et W.C sera installé dans une des ailes du pavillon; le centre sera occupé par un vaste hall de huit mètres sur cinq de profondeur. Le gardien sera logé dans le chalet (…) Un escalier intérieur mettra en communication le rez-de-chaussée avec le sous-sol, éclairé par des baies situées sur les côtés. Celui-ci servira de magasin pour le matériel du club, et un vestiaire réservé aux membres des associations scolaires invités y sera organisé. (…) L’entrée du chalet sera rigoureusement interdite aux personnes étrangères au club. » Modernité, luxe et privilège: c’est la réalité du Racing Club de France d’alors.
En cette année 1892, pas moins de treize équipes scolaires se disputent le championnat. La finale se déroule le 3 mars et l’ Association Athlétique Alsacienne l’emporte sur la Société d’Exercices Physiques du lycée Condorcet. Pourtant l’événement se produit deux jours plus tard quand « Les Sports Athlétiques » du 5 mars publient l’audacieuse idée d’un défi mettant aux prises l’ensemble des clubs de football-rugby. C’est l’acte de naissance du championnat de France de rugby.

Racing Club de France vs Stade Français Paris
Racing Club de France vs Stade Français Paris

Mieux qu’une préface, plus qu’un préambule pourtant nécessaire, ces nombreuses lignes que vous venez de lire sont une introduction, entre recherche archéologique et quête de chevaliers. En réalité, tout commence maintenant et cela commence mal. Là où l’USFSA avait prévu de nombreuses candidatures, seuls le Racing Club de France et le Stade Français se portent volontaires et, faute de combattants, la date de cette première finale, initialement prévue au 3 avril, est avancée au 20 mars.

Ce jour là, c’est l’été à Bagatelle, dans le bois de Boulogne, à Paris. Le soleil embrase les cœurs et ce jeu somptueux des hommes. 2000 spectateurs encerclent la pelouse, on n’a jamais vu cela. Les Stadistes arrivent un par un, la jouent modeste là où les Racingmen, surgissant dans une voiture spéciale, choisissent la spectacularité sinon la grandiloquence. De nombreux photographes fixent ces moments à jamais sur leurs plaques, ce mot tellement « rugby ». Assisté de messieurs Marcadet et Raymon, Pierre de Coubertin, qui aura chaud sous sa casquette, sera le juge-arbitre. Voici les noms de ces trente glorieux:

RACING CLUB DE FRANCE
Arrières: J.S Thorndike, G. Duchamps; trois-quarts: Wiet, Carlos de Candamo (capitaine), Gaspard de Candamo;
demis: F. Reichel, J. Feyerick;
avants: H. Moitessier, A. de Palissaux, d’Este, Sienkiewicz, P. Blanchet, R. Cavally,  C. Thorndike, L. Pujol.

STADE FRANÇAIS
Arrière: Venot; trois-quarts: Pauly, Munier, de Pourtalès;
demis: Amand, Dobree;
avants: Heywood (capitaine), Herbet, Puaux, Braddon, P. Dedet, Saint-Chaffray, Garcet, de Joannis, L. Dedet.

Le Racing aligne donc deux arrières, trois trois-quarts, deux demis et huit avants. Le Stade Français, lui, présente un seul arrière, trois trois-quarts, deux demis et neuf avants, composition d’équipe fréquente à l’époque. Curieusement, le match commence à 14 heures 55. Bien qu’unique arrière de son équipe, le Stadiste Venot est le héros de la première demi-heure. Les Racingmen Gaspard et Carlos de Candamo décalent – pour employer une terminologie moderne – l’ailier gauche Wiet qui se rue vers l’en-but quand un plaquage de Venot l’arrête net à 10 mètres de la ligne. Gaspard de Candamo s’échappe à son tour, se présente face à Venot, lequel, d’un plaquage impitoyable, remporte ce « un contre un », obligeant le Racingman à sortir deux minutes afin de se remettre du choc. Le public est extatique. Sienkiewicz a raté de peu un essai, chacune des deux équipes a échoué sur coup franc, quel spectacle ! Enfin, sur une mêlée disputée près de la ligne du Racing, Sienkiewicz dans son en-but rate son dégagement, Dedet, pilier droit du Stade Français, et Sienkiewicz plongent sur le ballon dans le même mouvement… Essai accordé au Stadiste par Pierre de Coubertin ! En bonne position, Dobree, originaire de Guernesey, transforme. 3-0 selon le décompte français, alors qu’outre-Manche, ce serait 5-0…On sent un flottement chez les Racingmen et, dans la dernière minute de cette première mi-temps, il faut un sauvetage quelque peu chanceux de l’arrière ciel et blanc Duchamps pour empêcher le second essai du Stade Français. Une vraie balle de match.
Discutant l’essai du Stade, les Racingmen râlent pendant la pause, Sienkiewicz ne décolère pas. Les ciel et blanc prennent néanmoins une décision capitale: remplacer le pilier droit Cavally, en grande difficulté, par l’arrière J.S Thorndike. La preuve que le rugby en est à ses balbutiements…

Dès la reprise, le Stadiste Amand, pris de folie, relance depuis ses 22 mètres, franchit la ligne médiane, dévore l’espace, plus qu’un adversaire mais Duchamps le pousse en touche à 20 mètres de la ligne. Puis c’est un autre Stadiste, l’ailier gauche de Pourtalès qui s’enfuit, profitant de l’hésitation des Ciel et Blanc attendant un coup de sifflet de l’arbitre. Sa grande course est belle mais elle échoue. Maintenant les avants du Racing se multiplient et ramènent le jeu à proximité de la ligne adverse.

Lisons le compte-rendu de Pierre Cartier dans « Les Sports Athlétiques » du 26 mars: « Tout à coup, sur un coup de pied de Pujol, le ballon franchit la ligne ennemie. De Palissaux s’élance et touche le ballon un peu avant Venot; l’essai est placé juste à l’extrémité droite du terrain, il est en bien mauvaise position. Un moment d’anxiété suit, les partisans du Racing se demandent si l’arbitre l’accordera; comme dans le premier essai de la partie, un équipier du Stade est tombé sur l’équipier du Racing, a-t-il touché le ballon avant celui-ci ? L’arbitre accorde l’essai, une acclamation retentit, mais le but semble bien difficile à réussir.
Carlos de Candamo place le ballon pour son frère sur la pointe, le lacet tourné vers le but du Stade. Gaspard de Candamo prend tranquillement son élan et donne le coup de pied lorsque les Stadistes ne sont qu’à 5 mètres de lui. Un beau coup de pied, bien en direction, mais le ballon aura-t-il la force de franchir les 50 mètres qui le séparent du but ? Un cri, mille bravos, le R.A.C.I.N.G Club ! Des Racingmen indiquent assez que Gaspard de Candamo vient par un magnifique exploit de mettre les deux équipes à égalité, 3 points contre 3.  »

Plus que 10 minutes, plus que cinq… Mêlée près de la ligne du Stade Français, qui gagne le ballon. Amand ne touche pas dans son en-but, Frantz Reichel bondit sur lui. Le tenu, qui vaut 1 point, est accordé. 4 à 3 pour le Racing. Dernière frayeur, ultime espérance: Dobree décide de tenter un coup franc du milieu du terrain, dans l’axe des poteaux. Son coup de pied est superbe mais passe à droite.

LE RACING CLUB DE FRANCE EST LE PREMIER CHAMPION DE FRANCE DE RUGBY !

Gaspard de Candamo est porté en triomphe.
À l’invitation du capitaine du Racing, les deux équipes et leurs dirigeants se retrouvent au Château de Madrid pour un punch. Rires, regrets, discours, le rhum est savoureux. Pierre de Coubertin prend à son tour la parole. Pierre Cartier, dans « Les Sports Athlétiques », à nouveau: « Le splendide challenge dont le Racing Club vient de s’assurer la propriété pour un an est offert par M. de Coubertin. Il consiste en un magnifique bouclier damasquiné; au centre, les armes de l’Union, deux anneaux enlacés et la devise « Ludus pro patria » (Le jeu pour la patrie). Monté sur un magnifique cadre de peluche rouge, poursuit Pierre Cartier, cet objet d’art fait le plus grand honneur à celui qui l’a conçu, nous croyons savoir que l’auteur n’est autre que le dévoué et sympathique secrétaire général de l’Union. »

Cette dernière phrase de Cartier est formidable, car elle prouve que le fameux Bouclier a été voulu, conçu et remis par Pierre de Coubertin, même s’il a été ciselé à la demande du baron par Charles Brennus, lequel fondera le SCUF et présidera l’USFSA.

Bien sûr, c’est un autre temps. Ces extraits du règlement en sont la meilleure preuve:

« Toute faute commise contre un joueur ne peut être sifflée par l’arbitre que si le joueur crie « faute » et lève la main.
« Toute faute contre le camp adverse ne peut être sifflée que si le capitaine crie « faute » et lève la main.
« Quant à l’arbitre, il ne doit refuser de siffler une faute réclamée par un des capitaines que s’il est bien certain que le capitaine se trompe ou s’il s’aperçoit qu’un capitaine réclame une faute non commise pour empêcher la perte d’une partie. Mais ce dernier cas n’est guère à supposer car un capitaine qui commettrait un pareil acte ne serait pas digne de sa place. »
Dans cette innocence ou cette naïveté, dans cette foi dans l’homme, il y a de la grandeur. C’est une autre époque, celle aussi des banquets pantagruéliques. Bouchées, saumon, filet de bœuf, faisans et perdreaux rôtis, langouste à la russe, tous les fromages, tous les desserts, assortis aux meilleurs vins de France et aux meilleurs alcools sont proposés aux convives lors du banquet donné pour célébrer le cinquième anniversaire de l’USFSA, banquet présidé par Sadi Carnot. La présence du président de la République, lequel sera assassiné quelques mois plus tard, donne la mesure de l’engouement naissant pour le sport.

L’IDÉE D’UNE ÉQUIPE DE FRANCE DE RUGBY FAIT ÉGALEMENT SON CHEMIN.

Avec intelligence, on met sur pied une sélection nationale, appelée à jouer en Angleterre. Deux rencontres sont conclues, d’abord contre le Civil Service Athletic Club, le lundi 13 février 1893, puis contre Park House FC le lendemain. Avec habileté -et avec des dizaines d’années d’avance sur ce qu’autoriseront les caciques de l’International Board beaucoup plus tard- un match de préparation a été programmé contre le Club Athlétique de l’Académie Julian, avant le grand départ.
Représentant l’Union, vingt et un joueurs vont traverser la Manche: neuf du Racing, neuf du Stade Français, deux de l’Inter-Nos, un de l’Association Sportive du lycée Louis-le-Grand. Les neuf Racingmen se nomment: Georges et Gustave Duchamps, Frantz Reichel, A. de Palissaux, Sienkiewicz, Wiet, J.S Thorndike, Landolt, d’Este.

Le lundi 13 février, 10 000 personnes envahissent, au moins par curiosité, les tribunes du Richmond Football Club. Le Civil Service est l’une des meilleures équipes anglaises. Les Français se présentent dans la composition suivante: Géo Duchamps est arrière; en trois-quarts jouent Gustave Duchamps, Reichel, Ellemberger, Amand; d’Este et Saint-Chaffray sont les demis; les avants s’appellent L. Dedet, Garcet, Dorlet, J.S Thorndike, Sienkiewicz, Bellencourt, de Palissaux, F. Wiet. Le Racing Club de France domine cette sélection avec neuf joueurs dont Frantz Reichel au capitanat, et surtout le maillot choisi, bleu ciel et blanc, auquel a été ajoutée une étoile vermillon portant le sigle USFSA.

À la stupéfaction de tous, la mi-temps est atteinte sur le score historique de 0-0. On s’attend à un effondrement en seconde période, au moins à un fléchissement. Le pire ne se produit pas. Et si le Civil Service l’emporte logiquement, c’est par la marge étroite de 2-0 (cotation anglaise) grâce à un essai du trois-quarts centre J.K Hirst.

Finalement, la véritable épreuve c’est peut-être le banquet du soir donné par le secrétaire de la Rugby Union, G. Rowland Hill, juge de touche dans l’après-midi. 150 couverts et des souvenirs pour toute une vie !

Le lendemain vient trop tôt, trop vite. L’équipe de Park House a jugé bon de se renforcer de deux joueurs talentueux, le capitaine de Blackheath, Carpmael, et le trois-quarts de United Hospitals, L.A Williams. C’est beaucoup d’honneur. Les Français, eux, inexplicablement, ne changent que trois de leurs avants. 2000 spectateurs, bravant le vent violent, encerclent le Rectory Field, le terrain de Blackheath. Le résultat est sans équivoque, Park House l’emportant par 14-2 et quatre essais à un. Il faut dire que l’essai français tout en vitesse, né d’une percée de Amand et conclu par Reichel, marqué avec beaucoup de chic, atténue la déception. « The Sporting Life » est le journal le plus accommodant avec les Frenchies: « L’équipe a joué du commencement à la fin avec vigueur, et lorsqu’elle sera plus expérimentée, elle deviendra certainement redoutable», tout en ne ratant pas Frantz Reichel, auteur de « plusieurs belles courses, mais comme toute l’équipe, son jeu est trop individuel, et, malgré ses attaques réitérées, peu de terrain était gagné. »

Quelque chose est en marche, une grande et forte idée, une espérance. L’équipe de France de rugby naîtra officiellement treize ans plus tard, le 1er janvier 1906, au Parc des Princes, face aux All Blacks de Gallaher, dominateurs (8-38). Quatre joueurs du Racing seront de la partie: l’ailier Gaston Lane, le trois-quarts centre Levée, le deuxième ligne Muhr, le talonneur Dedeyn. Ils seront encore trois « ciel et blanc » le 1er janvier 1910, devant 12 000 spectateurs à Swansea, pour Galles-France (49-14), premier match du Tournoi des cinq nations de l’histoire. Leurs noms: Lane, ailier et capitaine, le centre Burgun, le pilier Guillemin.

En attendant ces jours, il faut apprendre, progresser, les avants doivent cesser de « papillonner », il faut admettre que le coup de pied en touche est une arme indispensable et s’y entraîner, il convient de plaquer aux jambes et non plus à la tête, de faire de la mêlée une union sacrée, en somme de métamorphoser quinze individus en une équipe.

LE 19 MAI 1893,

dLe 19 mai 1893, sur le terrain de l’Inter-Nos à Bécon-les-Bruyères, dans la banlieue de Paris, on est encore loin de tout cela. Le Racing Club de France, tenant du titre, et le Stade Français, indiscutablement les deux meilleurs clubs du moment, se retrouvent en finale du deuxième championnat de France de rugby, championnat auquel auront participé cette fois trois autres équipes: l’Inter-Nos, le Club Athlétique Julian et le Cercle Pédestre d’Asnières (dont a triomphé le RCF au premier tour, avec un expulsé dans ce match, une première). Par rapport à l’année précédente, le Racing présente sept joueurs nouveaux: Géo Duchamps à l’arrière, Créteaux au centre, C.G.R. de Candamo, Ravidat, Landolt en 3ème ligne, Mathoux en 2ème ligne, Faure-Dujarric en pilier droit.

Un match fondateur que cette drôle de partie, pas une partie de plaisir en tous cas. Par un but de Garcet de Vauresmont, le Stade Français prend rapidement l’avantage (2-0)  face à des Racingmen trop confiants. Monsieur Ryan, de l’Académie Julian, est l’arbitre de la rencontre. Une de ses décisions, quelque peu invraisemblable, va trop vite précipiter le Racing dans un coupable découragement. À la suite d’un hors-jeu réclamé par le capitaine Carlos de Candamo, une mêlée est accordée aux «Ciel et Blanc ». Les avants du Racing n’ont pas le temps de se regrouper que M. Ryan a déjà remis le ballon en jeu devant ceux du Stade Français qui marquent sans opposition. Les protestations du Racing et de nombreux spectateurs n’y changent rien. En plus, Garcet transforme. 5-0, l’écart est fait, entre incompréhension et sentiment d’injustice. Le demi Albert de Joannis profite du malaise ambiant pour marquer un nouvel essai, 6-0. Au prix d’une remobilisation mentale considérable, les tenants du titre reprennent vie. Wiet marque un essai, Gaspard de Candamo réussit la transformation. 6-3 à la mi-temps, rien n’est perdu.

La pause n’en est pas une. Des discussions s’engagent, des spectateurs entrent sur le terrain, M.Ryan n’en finit pas de se justifier, les Racingmen ont un drôle de goût dans la bouche, le service d’ordre finit par dégager la pelouse. La seconde mi-temps est très équilibrée, jusqu’à l’essai du centre stadiste Dorlet, qui enfonce le clou (7-3). Le Stade Français est à son tour champion de France, titre qu’il conservera en 1894 et 1895 et reprendra en 1897 et 1898. Le Racing Club de France devra attendre 1900 et 1902 pour brandir à nouveau le Bouclier, les deux fois face au Stade Bordelais (37-3 et 6-0), l’immense équipe du début du vingtième siècle.

Mais ces deux finales de 1892 et de 1893, la première arrachée, la seconde dérobée, aura fait grandir le Racing Club de France, apprenant aux joueurs la puissance du règlement et son injustice, fondement de la vie en société.

1882
Création du RCF

Le jeudi 20 avril 1882, Twight, d'Arnaud et de Hainaut fondent le Racing Club.

21 novembre 1885
Naissance officielle du RCF

Quand un arrêté préfectoral donne officiellement naissance au Racing Club de France, le 21 novembre 1885, plus d'une centaine de membres y pratiquent déjà le rugby, le tennis, la course à pied, le cross country !

20 mars 1892
Racing Club de France vs Stade Français Paris

Ce jour là, c’est l'été à Bagatelle, dans le bois de Boulogne, à Paris. Le soleil embrase les cœurs et ce jeu somptueux des hommes. 2000 spectateurs encerclent la pelouse, on n'a jamais vu cela.

13 février 1893
Premiers matchs de l'Equipe de France

Avec intelligence, on met sur pied une sélection nationale, appelée à jouer en Angleterre. Deux rencontres sont conclues, d’abord contre le Civil Service Athletic Club, le lundi 13 février 1893, puis contre Park House FC le lendemain.

15 décembre 1895
Racing Club de France vs Oxford University

Le 15 décembre 1895, à Levallois, le Racing Club de France bat Oxford 3-0, un essai de Frantz Reichel. C'est la première victoire internationale du rugby français.

1er janvier 1906
France vs All Blacks

L'équipe de France de rugby naîtra officiellement treize ans plus tard, le 1er janvier 1906, au Parc des Princes, face aux All Blacks de Gallaher, dominateurs (8-38).

19 mai 1893
Racing Club de France vs Stade Français

Le 19 mai 1893, sur le terrain de l’Inter-Nos à Bécon-les-Bruyères, dans la banlieue de Paris, le Racing Club de France, tenant du titre, et le Stade Français, indiscutablement les deux meilleurs clubs du moment, se retrouvent en finale du deuxième championnat de France de rugby.

UN VRAI MELTING-POT SOCIAL

À la « une » de « L’Auto » datée du 2 avril 1927, paraissent ces vers du Racingman Charles-Antoine Gonnet:

« L’immense arène est un champ clos de dessin pur / Au pied des poteaux fins sur le ciel d’avril pâle; / Et la gerbe vivante où tout homme est pétale / Oppose les maillots de neige à ceux d’azur… »

L’immense arène, c’est le stade de Colombes; les maillots de neige, l’Angleterre; ceux d’azur, l’équipe de France dont Gonnet est le talonneur. Rencontre mémorable puisque, pour la première fois, les Français battent l’Angleterre (3-0), au terme d’une rencontre pathétique, rien d’un match de poètes. Et pourtant, c’est bien Gonnet, talonneur ciel et blanc, qui a composé ces vers et les a vus publiés dans le fol espoir d’encourager ses camarades. Cette noble manière évoque irrésistiblement une élite intellectuelle et sociale qui a longtemps caractérisé le Racing Club de France.

Le Racing Champion de France 1959
Le Racing Champion de France 1959

Scrutons les premières équipes du RCF, celle de 1888, par exemple. On y décèle un poète justement, Pierre Lays, on y trouve un saint-cyrien, Lalande, un polytechnicien, Morrison, et même un cardinal, Petit de Julleville. S’illustrent quelques années plus tard les frères De Pourtalès, Guy étant musicologue et spécialiste reconnu de Chopin et de Wagner. Heureusement les étrangers sont nombreux, amenant une plus large vision du monde. C’est bien le Péruvien Gaspard de Candamo qui, en lointain prédécesseur de Daniel Carter, transforme l’essai du premier titre, en 1892.

L’année suivante, le Racing s’incline devant le Stade Français (3-7) à Bécon-les-Bruyères. Au poste de pilier droit, Louis Faure-Dujarric tient la mêlée des Ciel et Blanc. Il sera l’un des concepteurs et constructeurs du stade de Colombes bâti pour les Jeux de 1924, inaugurant la longue tradition des architectes du Racing, dans laquelle s’inscrit Jacky Lorenzetti, bâtisseur de l’Arena à la Défense. L’Écossais Cyril Rutherford, couturier de son état, auteur d’un essai et de cinq transformations contre le Stade Bordelais dominé 37-3 en 1900, est un créateur de formes d’un autre ordre, sorte d’éclaireur du génial André Courrèges soixante ans plus tard. Un club de poètes donc, jusque dans le romantisme de l’air et sa fatalité, l’aviation devenant l’incandescente passion de Géo AndréPierre GaudermenMaurice Boyau ou Yves du Manoir.

La Grande Guerre entraîne de profonds mouvements sociétaux, des obligations nouvelles, des échappées belles. Après avoir attaqué depuis les tranchées, il faut attaquer une autre vie dans le bonheur et le remords d’avoir survécu. C’est  au service militaire et à l’école de Joinville que le Racing doit la meilleure ligne d’attaque de son histoire avec Chilo à l’arrière, AndréCrabosBordeJauréguy en trois-quarts.

Après la seconde guerre mondiale, tout est à nouveau à reconstruire, jusqu’au cœur des hommes. Une partie de l’élite s’est compromise, l’heure est au brassage social nécessaire, y compris dans les fiefs de la bourgeoisie et le Racing Club de France en est un, même si la section rugby a toujours affirmé son goût des autres et de la différence, une assez bonne définition de ce que doit être une équipe.

Le Racing Club de France 1959
Le Racing Club de France 1959

Gurcy-le-Châtel est un drôle d’endroit pour une rencontre, celle d’un club prestigieux célébré dans le monde entier et de jeunes cracks inconnus du Sud-Ouest montés à Paris chercher fortune, on veut dire un métier. C’est là, dans cette commune de Seine-et-Marne discrètement posée entre Melun et Provins, que le Racing Club de France va faire sa révolution dans le sillage de deux hommes d’exception, François Moncla et Michel Crauste. C’est à Gurcy que l’EDF a choisi d’implanter son École nationale des Métiers de l’Électricité, attirant nombre de joueurs se cherchant un avenir dans l’apprentissage d’une profession et l’acceptation d’une discipline. Un grand parc verdoyant, un gymnase, des terrains de sport, des poteaux blancs plantés là comme des drapeaux et un châtel en effet où sont dispensés les cours. De ce château, le Racing fera une forteresse.

De ce château, le Racing fera une forteresse.

Roger Lerou, dit Roger la Broussaille pour ses sourcils généreux, a la charge d’administrer la section rugby du Racing. Monté d’Arcachon pour effectuer son service militaire dans la capitale, ce deuxième ou troisième ligne de devoir n’a plus quitté Paris ni le RCF, perdant de peu la finale de 1920 face au Stadoceste Tarbais (3-8). Un jour de 1950, Roger Lerou repère à Gurcy un escogriffe, un cavaleur, le fait signer comme arrière, c’est François Moncla, des vallées d’Aspe et d’Ossau, fils d’un secrétaire du syndicat CGT des ouvriers des fours à chaux. Plutôt qu’un loup dans la bergerie, un chef de meute, têtu comme un Béarnais, habile comme un pelotari, dur au mal et en paroles. Beaucoup plus tard, capitaine déchu rendu responsable d’une tournée ratée en Nouvelle-Zélande en 1961, Moncla croisera le puissant Guy Basquet.

Échange musclé.
Basquet  » – Alors, Moncla, on dit pas bonjour? »
Moncla: « Je ne tends jamais la main à un goujat. »
Avec un type comme ça, on peut voyager.

Michel Crauste, troisième ligne mythique du RCF
Michel Crauste, troisième ligne mythique du RCF

Et avec Crauste, alors ! À ses débuts en équipe première, le « Mongol » joue à Romans, fief du deuxième ligne Robert Soro, surnommé « le lion de Swansea » depuis une victoire fameuse (3-11) du Quinze de France au Pays de Galles, en 1948. La partie est, disons, acharnée. À la fin, Soro s’adresse au gamin de troisième ligne, lui fait ce compliment formidable:

 » TOI, LE PETIT 6, JE NE SAIS PAS QUI TU ES, MAIS TU SERAS QUELQU’UN… « 

C’était Crauste, qui sera champion de France à trois reprises, vainqueur du Tournoi des cinq nations quatre fois d’affilée, de 1959 à 1962, un record, 22 fois capitaine du Quinze de France pour deux défaites, recordman des sélections (62), décoré de la Légion d’Honneur par Charles de Gaulle lui-même ! On sourit aujourd’hui quand on rappelle avec quelque malice que, pour son premier entraînement au Racing, Michel Crauste fut placé au poste d’ailier, lui, le meilleur troisième ligne de sa génération, tous pays confondus.

Décidément, même au Racing, personne n’est parfait. 

Dans ses vieilles années, Michel Crauste eut ce mot délicieux:

 » FRANÇOIS SE COMPORTA AVEC MOI COMME UN FRÈRE DE PLUS QUE M’AURAIT DONNÉ LA VIE « 

Dans cette confidence de brève éloquence, tant de choses sont dites, de celles qui soudent les hommes, éclairent une existence. Cette émotion, on la ressent en contemplant une photographie en noir et blanc du début des années 1950, prise à Gurcy-le-Châtel. Devant nos yeux, deux hommes très jeunes, que le rugby n’a pas encore cabossés: ce sont François Moncla, en veste, et Arnaud Marquesuzaa, en blouse grise. Le premier, de Louvie-Juzon, enseigne à l’autre, de Saint-Palais. Arrivé à Gurcy en 1949, François Moncla n’aura de cesse de transmettre des connaissances: en 1958, quand il part pour l’Afrique du Sud et en reviendra avec la peau des Springboks, Moncla est professeur technique adjoint à l’EDF, spécialisé dans les lignes aériennes. Quand arrive Michel Crauste, Moncla, alors simple moniteur pour les travaux sur les réseaux électriques, s’occupe aussi du rugby à Gurcy. Il fait de cette équipe une championne de l’Académie de Paris, avec Crauste encore cadet. Et il présente lui-même Arnaud Marquesuzaa au Racing Club de France.

Si Gurcy est l’île aux trésors, l’armée joue aussi son rôle dans l’aventure de ces hommes, contribuant à la métamorphose du Racing Club de France. Ainsi, pour nous en tenir aux plus célèbres, Michel Crauste et Arnaud Marquesuzaa sont-ils incorporés en 1955  à la caserne Pérignon à Toulouse avant de rejoindre Vincennes et le Centre sportif des armées, qui se fera connaître sous le nom de Bataillon de Joinville. Nouveau départ, pour la DAT cette fois, à Versailles. Ils y retrouvent François Moncla et l’équipe devient championne de France interarmées. Ces provinciaux sont des vainqueurs.

Le Racing Club de France 1959
Le Racing Club de France 1959

Enfin, presque. En 1957, le RCF s’incline encore en finale (13-16), cette fois devant le grand Football Club Lourdais. Ces finalistes malheureux, d’où sont-ils originaires ? L’ailier Chappuis est le seul joueur issu de la région parisienne, de Vincennes exactement. Vignes, l’autre ailier, simple secrétaire au siège du Racing, rue Éblé, vient de Biarritz; Dufau et Labèque, de Dax; Conquet, par ailleurs maître d’armes à l’Institut national des Sports, est de Capendu, dans l’Aude; Chauvet, de Lavelanet et Brun, de Bayonne; Crauste, de Saint-Pierre-de-Gosse, commune des Landes, et Marquesuzaa, de Saint-Palais, Basses-Pyrénées; Moncla, de Louvie-Juzon; Grousset, de Graulhet; Gri vient des environs d’Agen, d’Aiguillon précisément; Paillassa, d’Oloron et Bourbie, d’Issoire. Dans cette équipe méridionale, l’arrière Michel Vannier, né à Verdun, est l’image même de l’exotisme.

Les champions de France 1959, eux aussi, viennent de partout. Il faut croire que c’est ainsi que l’on marque son territoire, que l’on se retrouve en terrain conquis. Chappuis, l’ailier droit, et Obadia, le talonneur, sont les deux Parisiens de la troupe.

La toute nouvelle première ligne intrigue et intéresse tant elle semble sortie de nulle part. Claude Obadia, 25 ans, est talonneur et un pur produit de l’école du Racing. Deuxième ligne chez les juniors, il s’est retrouvé face au redouté Montois Pascalin et lui a dérobé nombre de ballons. Dans Miroir-Sprint, on le voit déambuler sur les grands boulevards, veste, chemise blanche, cravate, une allure recherchée et même distinguée qu’il conservera jusqu’au bout de sa vie.

Le pilier droit Beigbéder est passé lui aussi par les juniors.

Roger Labernède, enfant de Peyrehorade et pilier gauche venu du Réveil Basco-Béarnais est la vedette du trio pour sa silhouette rondouillarde et sa truculence rabelaisienne. Au Racing depuis 1958 et son service sous les drapeaux accompli à l’Imprimerie de l’Armée, à l’École militaire, Roger Labernède est un bon vivant, toujours heureux de vivre. Il embauche à l’Imprimerie nationale à 8 heures du matin, quitte son lieu de travail à 17 heures 30, prend l’apéro rue de la Convention et se dirige vers le Bal Basque où il passe pour un excellent danseur malgré sa bedaine respectable. Parfois, le pittoresque Labernède fait des extras comme barman rue de la Michodière ou au Palais de Chaillot.

Le deuxième ligne Boize, auteur de l’essai parisien, est né à Thiers d’une mère d’ascendance polonaise et d’un père auvergnat.

Le demi de mêlée Lasserre, joueur quelque peu mésestimé, vient d’Ogen, commune des Basses-Pyrénées coincée entre Oloron et la montagne, et apprend un métier à Gurcy-le-Châtel, tout comme Paillassa, numéro 8 lors de la finale bordelaise ou comme Pierre Bassagaïts, d’Hendaye, pas encore titulaire, en qui Robert Poulain s’obstine à voir un arrière au grand dam de François Moncla. Bientôt, dans une équipe renouvelée, Bassagaïts promènera son élégante silhouette de demi d’ouverture sur tous les terrains de France.

Avec l’irruption de ces jeunes hommes majoritairement venus du Sud-Ouest, pour la plupart issus de familles de « travailleurs » pour reprendre la terminologie de l’époque, rêvant d’accéder à la classe moyenne, le Racing et son rugby champion de France relèguent au rang d’image d’Épinal son appartenance aux salons parisiens, raillée par la province. Il y a l’origine sociale et il y a la force des idées en une époque très idéologique, profondément marquée par la « guerre froide », la guerre d ‘Indochine et la défaite de Dien-Bien-Phu, par le conflit en Algérie et les attentats de l’OAS. François Monclan’est pas seulement capitaine sur le terrain, il est aussi un leader d’idées, un progressiste membre du puissant Parti communiste, sorte de « leader maximo » en ciel et blanc, confiant sur le tard: « Dans l’équipe de 1959,  six ou sept gars étaient encartés à la CGT« . Évidemment, Moncla n’y était pas pour rien.

L’homme est resté fidèle à son engagement d’alors, là où tant d’autres renoncent à leurs idéaux de jeunesse.

En 1981, à l’élection de François Mitterrand à la présidence de la République, ses amis du Parti envisageaient de proposer François Moncla pour le poste de secrétaire d’État aux Sports. « J’ai refusé, précise-t-il. Je ne me sentais pas capable. Je ne voulais pas tromper les gens. » À 84 ans, Moncla était encore  inscrit sur la liste Front de Gauche à Pau, aux municipales de 2014. Comment n’aurait-on pas suivi un homme pareil dans ses années Racing, un homme capable, dans le Temple de Twickenham, de déplacer à l’aile un pilier de mêlée, Amédée Domenech, pour faire face à l’Anglais Young, membre du 4×100 yards britannique?
Crauste, Moncla et les autres, les finales, le titre, le jeu, la qualité d’enseignement et les victoires des juniors, tout est en place pour un recrutement nouveau en région parisienne, plutôt Argenteuil, Saint-Denis ou Clamart que le 16ème ou le 7ème arrondissement. Et qu’importe s’il s’agit de jouer en équipe 2 ou 3 sur un terrain chahuté par la proximité de la Seine.

LE MAILLOT CIEL ET BLANC EST BEAU, D’AUTANT QUE POUR CERTAINS MATCHS IL DEVIENT ROUGE, TRÈS ROUGE…

Le Racing Champion de 1959
Le Racing Champion de 1959

Après la finale perdue contre Toulon (12-15) en 1987, le titre de champion de France conquis au Parc des Princes le 26 mai 1990, arraché à Agen 22-12 après prolongation, est celui de la fusion de toutes les origines, d’un Racing rassemblant enfin les neuf départements franciliens et la « filière Aquitaine », ainsi nommée par Henri Garcia, de L’Équipe, l’un des historiens et des plus fins connaisseurs de la sociologie du rugby.

Cette filière basque, béarnaise, landaise, avait joliment continué à prospérer avec les arrivées de Claude Laborde, demi de mêlée du Quinze de France victorieux des Springboks à Springs (6-8), le 25 juillet 1964, du pilier Jean Esponda, de l’arrière Michel Taffary, pour ne citer que des internationaux. Avec Jean-Pierre Labro, directeur de la communication de Elf-Aquitaine et président de la section rugby du RCF, ont surgi des joueurs et des hommes de grand talent et de forte influence, les Palois Robert Paparemborde et Laurent Cabannes, les Toulousains Jean-Pierre Rives, capitaine de l’équipe de France, et Gérald Martinez, le Bayonnais Laurent Pardo, en attendant le trois-quarts centre du Stade Toulousain Denis Charvet.

MIEUX QU’UN RECRUTEMENT, UN CASTING; PLUS QU’UN CASTING, UN PROJET.

La fusion, disions-nous, ou la synthèse idéale entre la France du rugby et le rugby du grand Paris,  puisque onze des quinze champions de France de 1990 proviennent de la région parisienne. Soyons précis: Serrière a été formé à Coulommiers, Guillard à Fontainebleau, Genet à Épinay-sur-Orge, Tachdjian et Deslandes à Clamart, Blanc à Gennevilliers…

Souvenirs de Christian Billerach, entraîneur de l’AS Lagny-Rugby: « Xavier Blond est arrivé au club en poussin, à huit ou neuf ans. Il a quitté le club en juniors pour aller jouer au Racing. Cela aurait été dommage de le garder, vu qu’il est devenu international. Xavier, c’est une grande fierté. »

Souvenirs de Christian Faure, éducateur à Saint-Germain-en-Laye: « Franck Mesnel a commencé le rugby à treize ans, et il a tout de suite voulu jouer demi d’ouverture. Quand il a commencé à jouer en équipe de France, ça m’a fait drôle. Je revoyais cette petite boule que j’avais eue en minimes… »

Un bonheur en passant, sans cesse renouvelé, celui d'une jeunesse éternelle

L’esprit a souvent soufflé sur le Racing, celui que la statue et le souvenir d’Yves du Manoir perpétuent. Mais aussi celui du jeu avec les mots, d’une liberté de ton, cette course échevelée de l’imagination, du rire né des saillies d’un Adolphe Jauréguy à l’humour et à l’allure très british. Dans un registre forcément plus moderne, ceux qu’on surnommera le « Showbiz », Philippe Guillard, Yvon Rousset, Franck Mesnel, Éric Blanc, Jean-Baptiste Lafond, recréeront un langage digne du dialoguiste Michel Audiard et, entre facéties et provocations, inventeront une autre manière d’être au rugby comme on dit d’être au monde. Champagne à la mi-temps de la finale 1990, jouée avec un nœud papillon rose attaché au col et, au moment de la présentation des équipes, glissé dans la main du président de la République François Mitterrand: un bonheur en passant, sans cesse renouvelé, celui d’une jeunesse éternelle.

Commencée dans les salons de la haute bourgeoisie parisienne et dans la cour des lycées les plus huppés, l’histoire du Racing Club de France a intégré toutes les intelligences, jusqu’à l’idéologie communiste de François Moncla, jusqu’aux discours des saltimbanques du « Showbiz », lesquels auraient tout joué pour un bon mot, en un melting pot social et culturel tout entier défini par cette expression :l’ouverture d’esprit.

1957
Football Club Lourdais vs RCF

En 1957, le RCF s'incline encore en finale (13-16), cette fois devant le grand Football Club Lourdais.

24 mai 1959
RCF vs Stade Montois

Les champions de France 1959, eux aussi, viennent de partout. Il faut croire que c'est ainsi que l'on marque son territoire, que l'on se retrouve en terrain conquis. Chappuis, l'ailier droit, et Obadia, le talonneur, sont les deux Parisiens de la troupe.

2 mai 1987
RC Toulon vs RCF

finale perdue contre Toulon (12-15) en 1987

26 mai 1990
RCF vs Agen

le titre de champion de France conquis au Parc des Princes le 26 mai 1990, arraché à Agen 22-12 après prolongation, est celui de la fusion de toutes les origines, d'un Racing rassemblant enfin les neuf départements franciliens et la "filière Aquitaine", ainsi nommée par Henri Garcia, de L'Équipe, l'un des historiens et des plus fins connaisseurs de la sociologie du rugby.